LECTURES BIBLIQUES : Matthieu 10, 24-39 ; Romains 6, 1-11
Ce titre de ma prédication, je l’emprunte à mon ami d’origine égyptienne Jean Fahmy. Eh, oui! De nos jours, il y a des gens qui sont nos amis même si on ne les a vus que sur Zoom. Jean et moi nous sommes connus au CA de l’ACAT Canada. Il a publié il y a une dizaine d’années un petit livre sur les chrétiens d’Orienti dont le sous-titre est « Le courage et la foi ».
Son ouvrage nous rappelle que l’Orient fut le terreau du christianisme, avec de grands penseurs comme Irénée, Origène ou Jean Chrysostome; avec ses conciles, ses rites divers et ses monastères. Toutefois, l’essentiel de son propos consiste à dépeindre le triste déclin des différentes communautés chrétiennes d’Égypte, d’Irak, du Liban ou de Syrie. D’autre part, nous savons qu’en quinze ans, la communauté chrétienne de Syrie a perdu plus de 80% de ses membres: ils ne sont plus que 300.000, contre 1,8 million en 2011. L’Irak connaît la même hémorragie. Ce contexte donne un sens profond à l’idée de porter sa croix.
Porter sa croix, voilà bien une des images les plus connues du Nouveau Testament. Il arrive souvent que monsieur et madame tout-le-monde utilisent l’expression en voulant dire qu’elles et qu’ils supportent avec résignation et patience les responsabilités et les épreuves inévitables de la vie. Mais ce passage de l’Évangile que nous venons de lire ne concerne pas monsieur et madame tout-le-monde, mais celles et ceux qui se mettent à la suite de Jésus pour proclamer l’Évangile.
Tout le dixième chapitre de Matthieu a pour trame de fond l’envoi des douze en mission qui, selon les commentaires, fut de courte durée. Jésus leur donne d’abord autorité sur les esprits impurs (v.1), il leur demande ensuite de ne prendre ni or, ni argent (v.9) pour ne dépendre que de la providence divine. C’est « comme des brebis au milieu des loups » qu’il les envoie, leur demandant d’être « rusés comme des serpents » et de prendre garde aux hommes qui les livreront aux tribunaux (vv. 16-17) devant lesquels ils seront inspirés par l’Esprit pour rendre témoignage (v.20). Vient ensuite le passage de ce matin qui souligne que le sort du disciple sera celui de son maître (v. 24). Ce que Jésus a vécu, ses disciples aussi le vivront. « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa maison ». Tout ceci me donne l’impression d’être devant un fataliste qui promet des souffrances à ses disciples. Mais sous les apparences, on trouve dans l’évangile de ce matin beaucoup de lumière. « Ne les craignez donc pas » (v. 26), « Ne craignez pas » (v. 28), « Soyez donc sans crainte » (v. 31); voilà le leitmotiv de Jésus.
Je poursuis en soulignant d’autres faits au sujet de la persécution des chrétiens. Les historiens pensent que parmi les douze que Jésus a envoyés en mission ce jour-là, et si on exclut Judas qui s’est suicidé, seul Jean ne serait pas mort martyr. Aussi, parmi les 40 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont scellé dans leur sang leur foi en Jésus-Christ depuis 20 siècles, 26 millions ont été tués au cours du 20ème siècleii. Enfin, pour citer Jean Fahmy: « Les adeptes de la religion la plus persécutée aujourd’hui dans le monde sont les chrétiens. Il y a d’autres croyants persécutés : les musulmans en Inde et en Chine, les Bahaï en Iran et ailleurs. Mais les statistiques compilées par les meilleurs instituts tendent à prouver que les chrétiens subissent aujourd’hui 75% de toutes les persécutions religieuses dans le monde »iii. Ce pourcentage représente plus de 388 millions de chrétiens qui sont actuellement persécutés ou discriminés dans le monde. Dernier exemple, le média Réforme rapportait lundi dernier « le génocide par attrition » des chrétiens au Nigéria.
Mais où trouver l’assurance lorsqu’on est persécuté? Qu’est-ce qui explique la résilience de nos sœurs et nos frères éprouvés? Peut-être qu’une partie de la réponse se trouve dans notre solidarité avec eux et notre prière.
Vous le savez, le respect des droits de la personne me tient à cœur, et particulièrement « la liberté de pensée, de conscience et de religion » dont fait mention l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. C’est pourquoi je voue une grande admiration pour les ONG qui soutiennent les chrétiens persécutés. Au Québec il y a l’Aide à l’Église en détresse du côté catholique et Portes ouvertes chez les évangéliques. Je ne saurais passer sous silence l’organisation britannique Christian Solidarity Worlwide qui apporte son aide à tout groupe religieux persécuté, chrétien ou autre.
Mais, au delà de ces faits, qu’est-ce l’expression « porter sa croix » signifie pour nous dans le contexte du Québec d’aujourd’hui où nous pouvons vivre notre foi dans « le confort et l’indifférence », pour reprendre le titre d’un documentaire de Denys Arcand.
Le site catholique Aleteia avance que nous, chrétiens occidentaux d’aujourd’hui, devons nous «concentrer sur l’essentiel afin d’éviter d’être aspirés par le trou noir de l’indifférence »iv. Voilà notre situation qui donne lieu à qu’il y est décrit comme de la « persécution silencieuse », où notre principal défi consiste à vivre dans une ambiance sociale d’ignorance intentionnelle face au message de l’Évangile. Antoine Nouis souligne qu’aujourd’hui comme hier, prendre sa croix, n’a jamais signifié de « chercher l’épreuve, ni aimer la souffrance, mais de se lever et d’être témoin, de vivre la radicalité de l’Évangile ».
La tentation pour nous, de notre communauté, serait justement de ne pas oser se lever et être témoin de cette radicalité de l’Évangile, ce serait aussi se réfugier entre nous dans un ghetto spirituel où nous nous contenterions d’être bien entre nous. Nouis se pose une question que nous devons faire nôtre: « Lorsque ma foi ne suscite pas de division, est-ce par une acceptation profonde de mes proches ou parce que j’en ai limé les arêtes? » Personnellement, cette question ébranle mon confort et mon indifférence. Ce qui m’amène au passage de l’épître aux Romains que nous avons lu.
Porter sa croix, ça peut être aussi vivre ce que Paul y décrit. Je trouve ce texte lumineux. Bien qu’on y retrouve huit fois le mot péché, toujours au singulier, les mots évoquant la vie ou l’idée de résurrection apparaissent neuf fois. Vous savez que le mot « évangile » veut dire bonne nouvelle. Eh, bien! J’ai une bonne nouvelle pour vous aujourd’hui : vous êtes vivants en Jésus-Christ. L’autre versant de cette bonne nouvelle, c’est que vous êtes morts! C’est exactement ce que l’apôtre Paul vient de nous dire. Si nous vivons en nouveauté de vie, ce que symbolise notre baptême, nous sommes morts au péché. Remarquez que le mot péché est au singulier. Bien sûr, il nous arrive tous de commettre des péchés. Au pluriel. C’est pourquoi nous reprenons chaque dimanche le rite de repentance. Si Paul a écrit que nous sommes morts au péché, c’est pour faire comprendre à certains convertis qu’ils n’ont pas à « demeurer dans le péché afin que la grâce abonde » (v.1). Cette idée qui a le nom savant d’antinomisme, a été réfutée par « Luther et d’autres protestants du XVIe siècle pour critiquer les courants qui détournaient de son sens la conception de justification par la foi en s’opposant à toute notion d’autorité ou de loi. Pour Luther, si la grâce de Dieu est l’unique source du salut du chrétien, elle ne le dispense pas d’obéir à Dieu ou aux autorités humaines »v.
Nous sommes passés de l’empire du péché et de la mort à celui de la vie et de la grâce. Ainsi, nous devons nous dépouiller de tout ce qui ralentit notre marche à la suite du Christ. Et ce dépouillement n’est jamais possible sans l’œuvre de l’Esprit en nous. Pour reprendre les propos du dominicain Jean-Marie Gueulette, « Dieu ne te dépouille pas comme un sadique qui éprouverait un quelconque plaisir à te voir souffrir, pauvre, aveugle et nu. Il te dépouille pour t’éviter de donner ta confiance à ces créatures qui ne sauvent pas, pour t’empêcher de faire fausse route en mettant ta sécurité dans ce qui n’est pas fiable »vi. C’est ce dépouillement qu’exprime le baptême que nous avons reçu. « De même vous aussi : considérez que vous êtes morts au péché et vivants pour Dieu en Jésus Christ » (v. 11).
Voilà le salut d’un Dieu si grand que nous ne pouvons en retour qu’honorer par notre reconnaissance, notre louange et, surtout, par notre témoignage de tous les jours. Ceci m’amène à terminer par une longue citation de l’introduction à l’évangile selon Saint Matthieu dans la version intégrale de la TOB : « Le chrétien d’aujourd’hui est invité par Matthieu à prendre l’attitude des disciples du temps de Jésus. Avec eux, il peut reconnaître son Seigneur tout-puissant et s’entendre reprocher son incrédulité, mais aussi recevoir la mission d’annoncer la Bonne Nouvelle aux extrémités du monde. Ainsi s’actualise [notre relation de disciple de Jésus] ».
AMEN
i Jean Mohsen Fahmy, Chrétiens d’Orient. Le courage et la foi. Médiaspaul, 2015, 192 p.
ii Évêché de Guyane française. https://www.guyane.catholique.fr/eveque/blog-de-leveque/291021-le-sang-des-martyrs-est-une-semence-de-chretiens/
iii op. cit i , p. 12
v Wikipédia, article « antinomisme »
vi Jean-Marie Gueulette, Laisse Dieu être Dieu en toi. Petit traité de liberté intérieure. Les éd. Du Cerf, 2002, p. 70

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