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Devine qui vient dîner

LECTURES BIBLIQUES: Genèse 18, 1-15 ; Romains 5, 1-8

Quand on y réfléchit un peu, lire les Écritures hébraïques est une expérience de réel dépaysement, déconcertante à plusieurs niveaux. Je ne suis jamais allé au Moyen-Orient; je n’en connais de fait que très peu, sinon par le visionnement de documentaires et les reportages sur les conflits millénaires qui s’y vivent toujours. Tant de souffrances, de violences, d’exclusions et d’hostilités, que semblent cautionner d’ailleurs ces livres qu’on dit saints… C’est un aspect qui me déstabilise toujours dans la tradition religieuse qui s’en réclament et à laquelle je suis associé. Les livres de la Bible des juifs, qualifiée jadis d’ancien puis plus récemment de premier testament, sont utilisés par les chrétiens, fidèles, dirigeants et enseignants, depuis bientôt 2000 comme la référence fondamentale pour annoncer la Bonne nouvelle de Jésus et s’inscrire dans l’histoire du salut. Expérience d’intégration, voire d’assimilation, sommes-nous ici dans de ce qu’on appelle depuis une vingtaine d’années l’appropriation culturelle 1 dans la manière de concevoir, de dire et d’agir la foi ? Il y aurait matière à explorer la question davantage dans un autre contexte.

Sans éluder les interrogations – parfois les malaises – qu’ils soulèvent, ces textes antiques, consignés dans des langues inconnues, doivent être étudiés minutieusement à la loupe d’outils lexicaux pour en saisir la signification, un travail jamais vraiment achevé. Ce qui était d’abord tradition orale a été façonné ensuite par l’écriture, réécrit, émondé, ciselé au fil du temps, dans les moules de conceptions du monde, de pratiques sociales, culturelles et religieuses, dépaysantes pour nous. Le défi permanent pour qui scrute les Écritures sera de les aborder par le prisme de l’intention religieuse qui les a produites, l’intuition sacrée qui les a suscitées. Voici l’apport de l’Esprit saint, ce communicateur subtil et discret, qui requiert de la part des auditeurs/lecteurs que nous sommes vigilance respectueuse, écoute méditative et prière humble, pour vibrer au diapason du Sacré.

Quelle étrange narration où Le Seigneur se laissa voir à Abraham, assis à l’entrée de la tente, dans la pleine chaleur du jour2. Tel un conte oriental fabuleux, une histoire insolite où le fantastique surgit un instant et altère le cours des évènements pour toujours : Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? À la date où je reviendrai vers toi, au temps du renouveau, Sara aura un fils 3. Dans la chaleur du midi, on imagine Abraham, (son nom nouveau de père d’une multitude), somnolent, dans cet état limitrophe entre la veille et le sommeil, alors que notre petit moi s’estompe, et où l’Esprit sacré peut faire émerger de l’inconscient des intuitions porteuses de vie et d’orientation. Et alors, il leva les yeux et aperçut trois hommes, debout près de lui. Une apparition. Il a dû faire tout un saut ! À leur vue il courut de l’entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre 4. Étonnant ! les visiteurs sont debout près de lui et pourtant Abraham courut à leur rencontre, comme les transitions instantanées d’un rêve; il se prosterne, les accueille avec grande hospitalité et reçoit avant leur départ l’annonce tant attendue : l’enfant qui scelle l’alliance sera enfin là, au temps du renouveau.

Sara se mit à rire en elle-même5 d’invraisemblance, plus tard de joie à la naissance d’Isaac6. Et peut être aussi de ce rire nerveux, réaction inappropriée qui révèle un malaise intérieur Sara nia en disant : « Je n’ai pas ri », car elle avait peur7. La crainte face à la Présence sacrée qui nous introduit au-delà du plausible et contrôlable, dans la trame mystérieuse de l’histoire du monde et de nos vies. Ces trois hommes n’en font qu’un, le Seigneur, dans ce texte qui passe du singulier au pluriel, d’une ligne à l’autre. Anomalie grammaticale que certains théologiens ont compris comme une manifestation voilée du Dieu trine…8

Que garder de ce texte? Selon l’usage de la société patriarcale, Sara est en arrière-plan, cachée dans la tente; et pourtant elle semble discerner et ressentir la présence sacrée de ces visiteurs avec une intensité et une intelligence bien plus incisive qu’ Abraham. C’est par elle que peut advenir la suite de l’histoire du salut. Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le SEIGNEUR ? La rencontre des autres peut être aussi la rencontre de Dieu : une trame commune unit les humains, et même le cosmos entier, dans le projet divin vécu dans la durée du temps qui passe mais qui se réalisera.

Concluons par les mots de Paul aux Romains : Mettons notre fierté dans l’espérance de la gloire de Dieu, dans nos détresses mêmes, sachant que la détresse produit la persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée l’espérance ; et l’espérance ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné9.

N’y a-t-il pas de quoi rire, avec Sara, et se prosterner avec Abraham? Savons-nous deviner qui vient dîner?

1 « L’appropriation culturelle désigne à l’origine l’utilisation d’éléments matériels ou immatériels d’une culture par les membres d’une autre culture, dont l’acquisition d’artefacts d’autres cultures par des musées occidentaux. Par la suite, le concept est utilisé par analogie par la critique littéraire et artistique, le plus souvent avec une connotation d’exploitation et de domination[1]. »

2 Genèse 18, 1

3 Genèse 18, 14

4 Genèse 18, 2

5 Genèse 18, 12

6 voir Genèse 21, 1-7

7 Genèse 18, 15

8 Une réflexion en image sur ce thème théologique développé par la patristique : l’icône de la Trinité.

9 Romains 5, 3-5

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