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L’Esprit de Dieu bricole au Dollarama

LECTURES BIBLIQUES: 1 Corinthiens 12,4-11Actes 2,1-11

Quelqu’un, quelque part, a décrété le 24 mai « journée mondiale du bricolage ». Ça m’a conduit à déambuler dans les allées d’un Dollarama près de chez moi. La prochaine que vous y irez, prenez deux minutes pour regarder, mais vraiment observer, l’allée complète consacrée au bricolage. C’est fou tout ce qu’on y trouve : des perles à enfiler multicolores, des cordes extensibles pour bijoux, des pelotes de fil ou de laine (artificielle) de toutes les teintes, des boites de rangements avec divisions ou à tiroirs, des autocollants brillants en relief, des bandes de feutre, de la pâte à modeler., mettez-en..

Jouer à combiner tous ces articles, grands ou petits, c’est concevoir, improviser et réaliser un projet inédit; ce sont des heures et des heures de créativité qui permettent de ne pas voir passer le temps quand ce n’est pas, parfois, perdre son temps. Le bricolage magnifie une rare et précieuse dimension du temps : le temps libre.

Et puis, bricoler, c’est s’exposer librement à la surprise, aux combinaisons audacieuses. C’est s’enfoncer dans une pure détente. Pendant un moment, plus rien d’autre n’existe. Cela n’a tellement rien à voir avec la pure répétition et la fabrication en série!

Bon, où nous entraînes-tu avec ça, Paul-André? Mais vers la Pentecôte voyons!

La liturgie de la Pentecôte donne traditionnellement à relire le mythe de la Tour de Babel. Les Pères de l’Église ont été les premiers à suggérer un rapprochement entre ce récit et celui de la Pentecôte dans le Livre des Actes des apôtres. Comment? À partir de ces versets de la Genèse : « Toute la terre avait alors la même langue et les mêmes mots … Et le Seigneur dit : Ils sont un seul peuple, ils ont tous la même langue : s’ils commencent ainsi, rien ne les empêchera désormais de faire tout ce qu’ils décideront… C’est là que le Seigneur embrouilla la langue des habitants de toute la terre ; et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre » (Genèse 11,1.6.9).

Je vous suggère que ce récit de Babel fait écho à une autre tradition, celle du Jardin d’Éden, qui parle, elle aussi, du rêve humain de toute puissance : « Vous serez comme des dieux » suggère le serpent, entraînant Adam et Ève à transgresser l’interdit prononcé par Dieu (Genèse 3,5). À Babel comme en Éden, ce qui est dénoncé comme n’étant pas bon pour l’être humain, c’est l’hybris, la non-reconnaissance de ses limites, le désir de grandeur et de toute puissance. Selon la Bible, Dieu ne veut pas que l’humain s’engage dans cette impasse. Il me semble comprendre ici que pour Dieu, l’humanité ne se réalise pas dans l’uniformité, mais dans la diversité. La commune humanité gagne à se décliner dans la richesse des différentes manières d’être humain et de faire société.

Et voilà que, de Babel, nous pouvons revenir au chapitre 2 du Livre des Actes des apôtres, au récit de la Pentecôte où, selon l’auteur, « ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte où nous avons été engendrés?1 Tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu ».  Et suit, vous l’avez entendu, la liste de pas moins de seize groupes ethniques de l’époque, énumération qui constituait un défi pour la lectrice des lectures d’aujourd’hui.

La véritable langue de la foi chrétienne, c’est la totalité des langues et dialectes de la communauté humaine. Selon vous, en combien de langues la Bible intégrale a-t-elle été traduite? Risquez un chiffre… Selon Wikipédia, « en 2024, selon l’Alliance biblique universelle, la Bible intégrale a été traduite au total en 742 langues parlées par plus de 5,7 milliards de personnes. Le Nouveau Testament seul a été traduit dans 1 678 langues ». La Pentecôte, c’est encore aujourd’hui : « Tous nous les entendons parler dans nos dialectes des merveilles de Dieu ». Pensons encore au fait qu’il y a quatre évangiles, chacun avec sa vision, ses accents, son angle de compréhension du message de Jésus et de la vie chrétienne. Quatre voix, mais une Parole.

Voilà comment l’Esprit de Dieu bricole au Dollarama. Il nous dit : Pourquoi chercher le confort de l’uniformité? Pourquoi cultiver le rêve d’une large unanimité? Voyez tout ces possibles que je mets devant vous! Cultivez-les! Découvrez votre potentiel de créativité et d’originalité. Apprenez de la riche biodiversité dans ma création. Appréciez la fécondité de la rencontre des différences culturelles, qui déploient autant de façons d’être humains. Émerveillez-moi par vos bricolages!

N’est-ce pas ce qu’à son tour Paul reprend dans son allégorie du corps humain pour parler de la communauté chrétienne composée de « Juifs et païens, esclaves et hommes libres » et, ailleurs, hommes et femmes (1ère Lettre aux Corinthiens 12,13; Lettre au Galates 3,28)? Tout le monde comprend quand il écrit : « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous » (1ère Lettre aux Corinthiens 12,4-6).

Plus loin, il écrit ce qui peut nous apparaître une évidence : « Si le corps tout entier était œil, où serait l’ouïe? Si tout était oreille, où serait l’odorat? Si l’ensemble était un seul membre, où serait le corps » ( 1ère Lettre aux Corinthiens 12,17.29)?

Cet éloge de la diversité, cette recherche d’unité à même les différences, ne s’applique pas qu’à l’Église. Nos sociétés jadis homogènes sont aujourd’hui en voie de profonde transformation. Internet et les réseaux sociaux donnent maintenant un accès presque direct à de multiples façons de voir la politique, la culture, les relations hommes-femmes. Il y a aussi, bien sûr, la pression des flux migratoires. Ceux-ci soulèvent d’importantes questions d’ordre sociologique et culturel et donc, politique. Le phénomène des migrations bouleverse des équilibres séculaires. On peut lui opposer une résistance compréhensible, voire un refus, pensons à la construction de murs aux frontières ou à la manière musclée dont sévit l’ICE aux États-Unis. Mais on peut également explorer une piste comme celle de l’interculturalisme, comme au Québec, qui permettrait un vivre-ensemble structuré autour d’un tronc commun de valeurs partagées, tout comme les membres se rattachent tous, finalement, à la colonne vertébrale, pour reprendre la comparaison de Paul.

On dit souvent, au sujet de la Pentecôte, qu’il s’agirait de la naissance de l’Église. Au fil des siècles, pour des raisons parfois politiques, mais surtout spirituelles, la communauté chrétienne s’est fractionnée en une multitude d’Églises. Certains esprits chagrins ne cessent de s’en désoler et parlent du scandale de la division. Chaque année, pourtant, la majorité des Églises s’unissent dans une semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette unité ne saurait être une uniformité. La vouloir incarnée dans une structure unique ne serait-il pas une illusion? Ce qui fonde l’unité chrétienne, c’est la commune référence à l’Évangile, dont aucune forme particulière ne peut épuiser la richesse. Notre petite communauté y gagne chaque fois que quelqu’un la visite et participe à sa vie dans la reconnaissance de son unicité.

S’il y a une leçon à tirer d’une visite au rayon bricolage du Dollarama, c’est bien que l’esprit de Pentecôte, c’est non pas de « croire comme », mais c’est de « croire avec ».

1Traduction littérale de Guy Lafon dans La Table de l’Évangile.

Un commentaire

  1. Merci Paul-André pour cette réflexion encourageante et pleine d’espoir! Oui à la diversité! Et je vais de ce pas commencer un bricolage. Je suis une créature créatrice (et créative).

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