LECTURE BIBLIQUE: Matthieu 22, 1-14
Tous invités. Chers ami.e.s, il me semble que ce titre de ma prédication d’aujourd’hui reflète l’amour de Dieu qui se manifeste dans la parabole qui vient d’être lue. Amour qui s’est manifesté en Jésus-Christ et dont l’apôtre Paul nous invite à en comprendre «la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur»i manifestées à la croix.
Je vous propose ce matin une méditation sur cette parabole dite du «festin nuptial» en faisant des rapprochements avec d’autres passages de l’évangile selon Matthieu. Mais d’abord, examinons cette parabole en elle-même. Il me semble qu’on pourrait y voir un bref topo de toute l’histoire d’Israël.
Commençons par camper les personnages. Le roi qui prépare le festin est bien évidemment Dieu le Père, et Jésus lui-même incarne – c’est bien le cas de le dire – le rôle du fils, ce messie attendu «depuis plus de 4 000 ans». Comme elle fut longue cette attente! Longue au point où le peuple de l’alliance s’est lassé d’attendre, de sorte que le roi «envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités. Mais eux ne voulaient pas venir» (v.3). Qui sont ces premiers serviteurs qui furent envoyés et n’ont pas été écoutés? Peut-être Moïse et Aaron, qui reçurent respectivement la loi et le sacerdoce à la sortie d’Égypte. Et qui furent ceux qui dirent «tout est prêt, venez aux noces» (v.4), sinon les prophètes qui, à l’image de Jean-Baptiste, le plus grand d’entre eux, crièrent dans le désert avec pour toute réponse celle d’un peuple tellement occupé à ses affaires, «l’un à son champ, l’autre à son commerce» (v. 5), tous indifférents à l’appel qui leur était adressé? Vous voyez sûrement comme moi qu’on retrouve là un appel à «chercher d’abord le Royaume et la justice de Dieu»ii.
Outre les indifférents, il y avait aussi des rebelles qui prirent les prophètes, «les maltraitèrent et les tuèrent» (v.6). Nombre d’entre eux payèrent de leur vie, «depuis le sang d’Abel… jusqu’au sang de Zacharie» comme Jésus dira un chapitre plus loin (Mt 23, 35). Poursuivons la lecture. Le verset 7 dit que «le roi se mit en colère; il envoya ses troupes, fit périr ces assassins et incendia leur ville». À quoi Jésus fait-il allusion dans cette phrase assez dure? À l’exil à Babylone ou à la destruction de Jérusalem par les Romains en l’an 70iii, comme le propose un commentaire de la TOB? (Il faut ici se rappeler que l’évangile selon Matthieu fut rédigé après l’an 70). Dans un cas comme dans l’autre, la dernière consigne du roi de la parabole, que nous lisons au verset 9, évoque la nouvelle alliance en Jésus-Christ : «Allez donc aux places d’où partent les chemins et convoquez à la noce tous ceux que vous trouverez». Comme en écho, nous retrouvons ce «allez donc», à la toute fin du même évangile : «Allez donc, de toutes les nations faites des disciples» (Mt 28, 19). J’ai bien vérifié dans le texte grec et il s’agit de la répétition des mêmes mots.
Parlant d’écho, il me semble que cette parabole fait écho à d’autres passages de l’évangile de Matthieu. Écoutez bien : «Ces serviteurs s’en allèrent par les chemins et rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons» (v.10). Mauvais et bons, c’est moi qui souligne. Le lien avec la parabole de l’ivraie me semble évident. Une Église constituée uniquement de bon blé, ça n’existe pas! C’est la réalité que Saint-Augustin décrivait ainsi: «Notre Seigneur a été un modèle incomparable de patience : il a supporté un « démon » parmi ses disciples jusqu’à sa Passion (Jn 6,70). Il a dit : « Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous n’arrachiez le blé » (Mt 13,29). Comme symbole de l’Église, il a prédit que le filet ramènerait sur le rivage, c’est-à-dire jusqu’à la fin du monde, toutes sortes de poissons, bons et mauvais… Prenons garde de ne pas laisser entrer dans notre cœur [des] pensées présomptueuses, de chercher à nous séparer des pécheurs pour ne pas nous souiller à leur contact, de vouloir former comme un troupeau de disciples purs et saints. Nous ne ferions que rompre l’unité».iv Fin de la citation.
Il y a une autre parabole de Matthieu avec laquelle nous pouvons faire un lien : celle du semeur. Admettez que ceux qui n’ont pas accepté l’invitation peuvent être identifiés aux auditeurs de la Parole qui l’ont reçue soit au bord du chemin, soit dans les endroits pierreux ou parmi le épines. Bref, tous ceux-là n’ont pas porté de fruits. Celui qui porte le vêtement de noce dont il est question au v. 11, c’est celui qui porte le fruit de l’Esprit.
Entendez cette belle comparaison que fait à cet égard Grégoire de Nysse, un père de l’Église qui vécut au quatrième siècle : «De même que dans la fabrication des étoffes, c’est par de nombreux fils, les uns tendus verticalement, les autres disposés horizontalement, que le tissage réalise un vêtement, ainsi, pour la vie vertueuse, c’est par le concours de nombreux éléments que se fait nécessairement aussi le tissage. Ce sont ces fils qu’énumère l’Apôtre lorsqu’il décrit ce qui concourt au tissage des œuvres pures et parle de « charité, joie, paix, longanimité, bonté » (Ga 5,22), et des autres vertus qui font l’ornement de celui qui s’est dépouillé de la vie corruptible et terrestre pour revêtir l’incorruptibilité céleste (cf. 1 Co 15,53). Car, ajoute-t-il, le but de la vie vertueuse est la ressemblance avec Dieu. Et c’est pour cela que les âmes vertueuses s’appliquent à acquérir la pureté de l’âme et le dégagement de toute affection sensuelle, afin de montrer en elles l’empreinte de la nature divine par l’excellence de leur vie»v. Fin de la citation.
Poursuivons notre lecture: «Mon ami, lui dit [le roi], comment es-tu entré ici sans avoir de vêtement de noce ?». Remarquons bien ceci : avant de poser son jugement, le roi appelle « ami » celui qui n’a pas de vêtement de noce. Ce n’est pas du côté du roi que la relation s’est rompue, mais du côté de celui qui resta muet. Je trouve que ce mutisme traduit bien ce que doit être l’enfer. Imaginez une noce où tout le monde célèbre et se réjouit, mais où d’aucuns ne comprennent pas le sens de la fête! C’est de cette façon que CS Lewis imagine l’enfer dans Le Grand Divorce, «non pas comme un lieu où l’on torture les gens de l’extérieur, mais comme un endroit où chacun s’enferme, à force de préférer son grief, sa revendication, sa version de la justice, à la joie qu’on lui offre. Ses damnés ne sont pas empêchés d’entrer au paradis : ils refusent, encore et encore, parce que cela impliquerait de lâcher ce qu’ils réclament comme leur dû».vi
Bref, ce n’est pas en réclamant notre dû que nous entrons dans le Royaume, mais par la seule grâce de Dieu que nous sommes appelés à célébrer et dont nous pouvons témoigner par toute notre vie.
Une fois que tout cela est dit, que pouvons-nous en retirer pour notre vie communautaire? Je me permets pour répondre à cette question de proposer trois outils glanés au fil des épîtres. Comme de raison, primauté à l’amour: «N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres» (Ro 8, 13). Deuxièmement, la prière. Une autre forme d’amour et de soutien mutuel est de «prier les uns pour les autres»; ce renfort pour la vie communautaire se retrouve dans certaines épîtres, notamment dans celle de Jacques, lui qui ajoute que «la requête d’un juste agit avec beaucoup de force» (Jc 5, 16). Troisièmement, la gestion des conflits. Ici, je citerai Darla : «la marque d’une communauté chrétienne n’est pas l’absence de conflits mais plutôt une manière bienveillante de gérer les conflits»vii. Je crois qu’on retrouve en une seule phrase de Paul tout ce coffre à outils qui nous est proposé: «Nous vous y exhortons, frères : reprenez ceux qui vivent de manière désordonnée, donnez du courage à ceux qui en ont peu ; soutenez les faibles, soyez patients envers tous. Prenez garde que personne ne rende le mal pour le mal, mais recherchez toujours le bien entre vous et à l’égard de tous» (1 Th 5, 14-15).
Puissions-nous, par la grâce de Dieu, vivre selon ce modèle à la fois si exigeant et si inspirant.
AMEN
i Éphésiens 3, 18
ii Matthieu 6, 33
iii TOB, NT intégral, Mt 22,7, note v
iv La foi et les œuvres, chap 3-5 (publié dans l’Évangile au quotidien du 30 juillet)
v La parure des vertus (La Colombe et la Ténèbre, trad. Canévet, éd. du Cerf, 1992; p. 117-118), cité sur le site l’Évangile au quotidien, 20 août 2026
vi Pasteur Philippe Tarabon, billet du 20 août 2026 sur Facebook
vii Prédication du 6 septembre.

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