Luther, Müntzer et Jésus de Nazareth

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Nous célébrons aujourd’hui le dimanche dit de la Réformation . Ce mot de Réformation est le terme ancien qui est resté associé à l’anniversaire du déclenchement de ce qu’on appelle plus couramment la Réforme. Depuis le XVe siècle et jusqu’à la fin du XVIe, l’Europe de l’ouest est marquée par un mouvement culturel de retour aux auteurs grecs et latins de l’Antiquité; ce qu’on a appelé la Renaissance. En contexte religieux, dans la foulée de ce mouvement, s’affirme, au XVIe siècle, une volonté équivalente de redonner aux sources bibliques leur autorité sur la foi chrétienne. Un mouvement de réforme, qui met en question le contrôle doctrinal et disciplinaire de l’Église romaine sur la religion chrétienne, prend forme à partir de cette volonté. Il s’exprime en divers courants qui se sont rendus jusqu’à nous : la Réforme luthérienne en Allemagne et dans les pays limitrophes; la Réforme réformée ou calviniste en France et en Suisse, d’où vont sortir la Réforme presbytérienne en Écosse et, en Angleterre, le baptisme et le congrégationalisme; la Réforme anglicane d’où sortira au XVIIIe siècle le méthodisme. Ces courants de la Réforme ont pu survivre au contexte répressif de l’époque parce qu’ils ont su se gagner des appuis politiques dans les pays où ils évoluaient, à l’exception des baptistes et des congrégationalistes qui ont été sauvés par l’émigration vers la Nouvelle-Angleterre. Un courant qui leur est apparenté, celui de la Réforme radicale, a payé le prix de sa volonté de séparation du religieux et du politique. Les mennonites comptent parmi les rares survivants de ce courant radical de la Réforme.

Que retenir de ce clip en raccourci sur la Réforme? Au moins ceci : nous qui sommes réunis ici aujourd’hui, c’est dans cet héritage que nous nous situons en tant que membres ou adhérents d’une Église née principalement de l’union des méthodistes, des congrégationalistes et de la majorité des presbytériens du Canada. Il entre dans notre mission de garder vivant cet héritage, en relevant les défis de la Réforme de l’Église pour notre temps, suivant l’adage Ecclesia reformata semper reformanda/Église réformée toujours à réformer.

Les extraits de la Bible inspirant cette réflexion sont donnés à la toute fin de la prédication. Vous pouvez cliquer sur les liens pour lire les extraits.

Ceci dit, une question ne manque pas de se poser. Pourquoi fêter, ce dimanche 27 octobre, l’Église mise en réforme permanente au XVIe siècle? Ce dimanche 27 précède de quelques jours le 31 octobre, date où est survenu en 1517 un évènement que l’histoire a retenu comme un déclencheur de ce mouvement de réforme de l’Église qui prolonge ses effets jusqu’à nous. Ce jour du 31 octobre 1517, un moine allemand du nom de Martin Luther rend publiques 95 « thèse », en réalité 95 courts paragraphes, dans lesquels il ose s’opposer à une campagne de financement de la construction de Saint-Pierre-de-Rome par la vente d’indulgences, c’est-à-dire de remises de peine de purgatoire puisées à même le trésor des mérites des saints dont l’Église romaine s’affirme la fiduciaire. À la thèse 27, Luther s’insurge : « Ils prêchent des inventions humaines, ceux qui prétendent qu’aussitôt que l’argent résonne dans leur caisse, l’âme s’envole du Purgatoire. » Et à la thèse 37 : « Tout vrai chrétien, vivant ou mort, participe à tous les biens de Christ et de l’Église, par la grâce de Dieu, et sans lettres d’indulgences. »

Quelle mouche a piqué ce bon moine pour qu’il se mette ainsi en danger en contestant, à une époque où ça ne se faisait pas, l’institution à laquelle il devait pleine et entière obéissance? Il ne pouvait ignorer qu’elle avait le pouvoir de le contraindre à se rétracter, et à défaut, de le réduire au silence sur le bûcher. Où puise-t-il l’audace et le courage de poser contre elle un geste aussi risqué? Martin Luther est porté par une irrésistible conviction, issue d’une expérience spirituelle. Il a connu la religion de peur que les aîné-e-s parmi nous ont pu connaître. En effectuant un retour sur son état d’esprit dans la période précédant l’affichage des « 95 thèses », il écrira : « Nous pâlissions au seul nom du Christ, car on ne nous le présentait jamais que comme un juge sévère, irrité contre nous. On nous disait qu’au jugement dernier, il nous demanderait compte de nos péchés, de nos pénitences, de nos œuvres. Et, comme nous ne pouvions nous repentir assez et faire des œuvres suffisantes, il ne nous demeurait, hélas, que la terreur et l’épouvante de sa colère… » Exégète, théologien et professeur d’Écriture sainte, il trouvera le dénouement de cette crise de conscience au contact des passages de l’épître aux Romains qui parlent de la justification par grâce par le moyen de la foi seule. En d’autres mots, il comprend avec la force d’une conviction que Dieu ne veut pas que nous soyons accablés par le poids de nos péchés personnels. La confiance dans la gratuité de sa miséricorde libère de la peur de la damnation éternelle. « J’ai longtemps erré, écrira-t-il. Je flairais bien quelque chose, mais je ne savais pas ce que c’était jusqu’à ce que j’eusse trouvé le sens de Romains I : ‘ Le juste vivra par la foi’. C’est cela qui m’a aidé. »1 À partir de cette expérience intérieure, au contact de l’interprétation par l’apôtre Paul du salut en Jésus Christ, Martin Luther se sentit « renaître » et eut le sentiment, écrira-t-il plus tard, d’être « entré dans des portes largement ouvertes au paradis même. »2 Il ira jusqu’à affirmer que « les lettres de saint Paul sont davantage un évangile que Matthieu, Marc et Luc. »3

À la même époque, Thomas Müntzer, un réformateur un temps partenaire de Luther, fait, lui, une autre lecture de la Bible, à partir d’une crise de conscience plus sociale que personnelle. Il est indigné par la manière dont les princes ralliés à la réforme de Luther exploitent leurs paysans. À partir de sa lecture de l’Ancien comme du Nouveau Testament, il est convaincu que Dieu ne peut pas vouloir cela. Le psaume 146 que nous venons de lire en est un bon exemple. Müntzer prend donc le parti des paysans. Dans un premier temps, Luther demande aux princes de faire preuve de tolérance et de réformer leur conduite. Aux paysans, il prêche la résignation. Devant la poursuite de la révolte et l’escalade de la violence, il change de cap et se déchaîne en faveur de la répression. Thomas Müntzer est arrêté, torturé et exécuté. Son bref passage dans le moment fondateur de la Réforme ne sera guère évoqué par la suite, sinon par les mouvements révolutionnaires qui, au XIXe et au XXe siècles, réveilleront dans la conscience chrétienne le souvenir que le Royaume de justice prêché par Jésus n’advient pas que dans l’intériorité personnelle, en attendant l’au-delà.

Quand dans l’évangile de Luc, Jésus inaugure son ministère public par une citation d’Ésaïe qui annonce la bonne nouvelle d’une libération de toutes les oppressions, il ajoute : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. » (Luc 4, 21). Comme Thomas Müntzer, dans un contexte d’oppression sociale comparable, Jésus a envisagé le recours à la lutte armée : « …celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une. » (Luc 22, 36). À la différence de Thomas Müntzer, cependant, il y a renoncé, dans la conviction que telle n’était pas la volonté de Dieu. Thomas n’en était pas moins dans la suite de Jésus, quand il voulait rapprocher sa société du Règne de Dieu, dont l’enseignement de Jésus nous fait découvrir qu’il est déjà là, parmi nous  (Luc 17, 21, tout en étant toujours à faire advenir par notre action dans le monde. Tout comme l’héritage de Luther nous ramène à la liberté intérieure dans la confiance en Dieu, celui, moins célébré, de Thomas Müntzer nous appelle à l’engagement social, dans le discernement des possibilités d’action qui s’offrent à nous dans le contexte de société où nous vivons. Un passage de l’épître aux Éphésiens vient compléter la référence de Luther à celle aux Romains et faire une place à l’intention de Müntzer: « …nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance afin que nous nous y engagions. » (Ep 2, 10). Amen.

Amen.

Église Unie Saint-Pierre  – Culte anniversaire de la Réformation

 

LECTURES BIBLIQUES

Psaume 146, 1-10

Éphésiens 2, 8-10

Luc 4, 16-21

 

1 Citations tirées de : Casalis, Georges. Luther et l’Église confessante. Paris, Seuil, Coll. Maîtres spirituels, 1962 : 19 et 39.

2 Cité dans Casalis : 41.

3 Cité dans Schilling, Heinz. Martin Luther, biographie. Paris, Salvator, 2014 : 401.

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