Le serpent, la croix et l’amour de Dieu

Église Unie St-Pierre et Pinguet https://www.stpierrepinguet.org/wp

La première chose que je fais quand je sais que je dois préparer un culte pour un dimanche déterminé, c’est d’aller lire les textes proposés par le lectionnaire de l’année liturgique en cours. Pour ce dimanche, le lectionnaire proposait la lecture du livre des Nombres – Moïse et le serpent de bronze (Nb 21.4-9); le Psaume 107 – un poème qui raconte comment Dieu par sa ‘parole’ sauve des agonisants d’une mort imminente; un extrait de l’Épître aux Éphésiens – qui nous dit que nous sommes sauvés par la grâce de Dieu… le Sola gratia de Luther – point à la ligne; et le texte de Jean que nous venons d’entendre – Jn 3.14-21 – que je vais regarder de plus près avec vous.

D’abord, les versets que nous considérons sont tirés d’un passage plus long. Celui où Jean nous parle de la rencontre entre Nicodème et Jésus. « Nicodème était un chef des juifs, membre du sanhédrin et pharisien, c’est-à-dire un Juif particulièrement attaché à la loi et à l’étude des écritures. » [1] Au début de leur entretien, il appelle Jésus ‘rabbi’, c’est donc qu’il donne de l’importance et de la crédibilité aux enseignements de Jésus. Il veut rencontrer Jésus en vis-à-vis, de maître à maître en quelque sorte, néanmoins, il vient trouver Jésus de nuit. Ce détail me fait penser que Nicodème est quand même hésitant. En revanche, cela me dit aussi qu’il ne veut pas se fier qu’aux préjugés et aux rumeurs qu’il a entendues. Il veut se faire sa propre idée. Dans l’Évangile de Jean, Nicodème est campé comme un homme honnête; un homme droit et on le retrouvera aux côtés de Joseph d’Arimathée lors de l’ensevelissement de Jésus après la crucifixion. Nicodème pose quelques courtes questions à Jésus et de plus en plus les réponses de Jésus se font longues. Nous avons dans notre extrait la 3e réponse de Jésus.

Il commence sa réponse à Nicodème en relatant l’histoire de Moïse et du serpent de bronze en lien avec la croix et l’élévation du Fils de l’homme. J’étais super emballé par ce rapprochement. L’histoire de Moïse et du serpent de bronze (ou ‘le serpent d’airain’ comme il était écrit dans mon petit livre « Histoire Sainte » – un livre que mon père m’avait donné, publié par les frères de l’instruction chrétienne – et que je lisais et relisais avidement) était décidément à l’honneur.

Laissez-moi vous le remettre en mémoire :

Nombres 21. 4-9

4 Ils partirent de Hor-la-Montagne par le chemin de la mer des Joncs, pour contourner Édom. En route, le peuple perdit patience 5 et parla contre Dieu et contre Moïse : Pourquoi nous avez-vous fait monter d’Égypte si nous devons mourir dans le désert ? Il n’y a ici ni pain ni eau, et nous avons pris en horreur ce pain méprisable ! 6 Alors le Seigneur envoya contre le peuple des serpents brûlants ; ils mordirent le peuple, et il mourut beaucoup de gens en Israël. 7 Le peuple vint trouver Moïse et dit : nous avons péché : nous avons parlé contre le Seigneur et contre toi. Prie le Seigneur, pour qu’il éloigne de nous ces serpents ! Moïse pria pour le peuple. 8 Le Seigneur dit à Moïse : Fais-toi un serpent brûlant et place-le sur une perche ; quiconque a été mordu et le verra restera en vie. 9 Moïse fit un serpent de bronze et le plaça sur la perche ; si quelqu’un était mordu par un serpent et regardait le serpent de bronze, il restait en vie.

Texte tiré de la Nouvelle Bible Segond

C’était une de mes histoires favorites quand j’étais enfant. J’aimais cette histoire particulièrement parce que Dieu y avait le pouvoir de créer un objet qui pouvait sauver des vies. Ce Dieu aux pouvoirs magiques me fascinait. Je n’avais pas trop donné d’importance au fait que c’est Dieu qui avait envoyé les serpents pour punir les israélites dans le désert à cause de leur rébellion. L’important pour mes yeux d’enfant, c’était que ce totem quasi magique pouvait sauver des vies humaines si on le regardait après avoir été mordu par un serpent venimeux.

La semaine dernière, Paul-André nous parlait de cinéma. Si j’avais à faire un film avec Moïse et le serpent de bronze, j’utiliserais une reproduction en miniature de la sculpture de l’artiste Giovanni Fantoni, qui est planté au sommet du mont Nebo en Jordanie, et que nous avons vu dans la diapositive qui est apparue juste avant de revenir en plénière. Fantoni interprète de façon créative et symbolique le serpent de bronze placé sur le haut d’une perche pour sauver la vie (Nombres 21: 4-9) et la croix sur laquelle Jésus a été crucifié.

Pour en revenir à ma lecture d’enfant, cette histoire me fascinait aussi parce que la gravure dans mon livre ressemblait vraiment beaucoup aux « logos » de la profession médicale que je voyais quand on allait chez le médecin ou à la pharmacie. Donc, l’évocation d’un objet comme celui-là, existant au temps de Moïse, apparaissant dans mon livre ‘l’Histoire Sainte’, était du domaine du possible… Je me l’imaginais donc comme un vrai objet, présent dans le monde dans lequel j’évoluais. Un objet fabriqué par un Dieu tout-puissant ! Un objet saisissable créé par un Dieu magique !

Mais quel est le lien entre le serpent d’airain et la croix : Le serpent et la croix représentent la mort dans les 2 cas ici. Et chacun donne la vie par l’intervention de dieu : regardons ce que dit le livre de la sagesse en regard de la perche de Moise :

Sagesse 16. 7-8; 10-12

7 Quiconque se retournait était sauvé, non par l’objet regardé, mais par toi, le Sauveur de tous. 8 Et ainsi tu as prouvé à nos ennemis que c’est toi qui délivres de tout mal…

10 La dent même des serpents venimeux ne put les réduire, car ta miséricorde vint à leur rencontre et les guérit. 11 Pour qu’ils se rappellent tes paroles, ils recevaient des coups d’aiguillon, mais ils étaient vite délivrés, de peur que, tombés dans un oubli profond, ils ne soient soustraits à ton action bienfaisante. 12 Et ni herbe ni pommade ne vint les soulager, mais ta Parole, Seigneur, elle qui guérit tout. »

Texte tiré de la Nouvelle Bible Segond

Donc, c’est Dieu qui agit derrière le symbole, nous dit le livre de la Sagesse.

Et la croix…

« Une croix en soi c’est un instrument de torture. C’est un gibet. … Et pourquoi vois-je dans cette croix quelque chose de beaucoup plus grand qu’un simple gibet ?… Non pas que j’en fasse un instrument rayonnant ou magique, mais parce que, sur cette croix, je vois le Christ agonisant et que par lui, je vois aussi le tombeau déjà ouvert. Le matin de Pâques, les femmes demandent : ‘Qui nous roulera la pierre ?’ Bien cette Pierre elle est roulée sur la croix, en quelque sorte. » [2]

Je vois aussi un autre chevauchement: ce qui semble être ‘lumière’ parfois est ‘ténèbres’. À l’opposé, ce qui peut être parfois caché ou mystérieux peut être divin : je pense à la parabole du pharisien et du publicain.

Nos projecteurs d’aujourd’hui ‘nos lumières de poursuites’ semblent parfois réservés aux œuvres douteuses… des œuvres qui ne résisteraient pas à la confrontation avec la lumière de Dieu. Genre, Trump, l’ex-président des États-Unis, en face d’une église près de la Maison-Blanche, bible en main, après avoir malmené des manifestants non violents qui s’étaient rassemblés pour dénoncer le sort que l’on réserve aux personnes de descendances africaines en Amérique du Nord; aux racismes systémiques !

Je pense aussi aux dépendances (toxicomanies et autres) qui au début semblent être des paradis sur terre pour ceux qui consomment; des substances qui donnent la vie et qui éventuellement apportent la mort au sens symbolique et trop souvent au sens propre. Aussi, quand on est toxicomane, l’arrêt de la consommation apparait comme une mort, même si en fin de compte, cette transition vers la non-consommation donne la vie.

Les médicaments peuvent aussi donner la mort ou la vie, selon qu’on les donne au bon dosage.

Donc, le chevauchement de ces deux éléments, le serpent et la croix, dans l’Évangile de Jean, sont considérés comme un seul et même processus continu et la crucifixion marque le début de l’histoire de Jésus. La perche au serpent de Moïse devait être élevée pour que les israélites puissent la voir et en recevoir ‘les bienfaits guérisseurs’.  Notre texte nous dit que « le Fils de l’homme doit être élevé pour que ceux qui croient reçoivent la vie éternelle. » (Jn 3.14). L’expression dans Jean 3.14 fait référence à la fois à l’élévation de Jésus sur la croix et à l’élévation de Jésus au ciel.

Donc, Jésus sur la croix, qui ressuscite au dimanche de Pâques, nous raconte l’histoire d’un Dieu qui se fait connaître à travers son envoyé, son Fils, dans une grande humilité. On « peut véritablement connaître Dieu dans sa petitesse… il est né petitement à Bethléem et mort misérablement sur le Golgotha… On est à l’opposé d’un Dieu glorieux, d’un Dieu tout-puissant, je parle d’un Dieu qui est finalement saisissable. Un Dieu que je peux toucher avec mon esprit et avec mon cœur. » [3]

L’Évangile de Jean à une visée théologique très résolue : son Évangile est profondément christologique, c’est-à-dire que « c’est la personne du Christ, son histoire et sa signification qui sont l’objet central de l’Évangile ». [4] Une théologie qui se lit à partir de la résurrection.

En lisant le texte une deuxième fois, je me suis surpris à ne voir que les versets 16 et 17: « 16 Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que quiconque met sa foi en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. 17 Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que par lui le monde soit sauvé.» Bon, j’étais devant le nœud du texte ! N’est-ce pas l’un des textes les plus cités du Nouveau Testament, voire de la Bible ? Une sorte de « résumé du thème central du christianisme » nous dit Wikipédia. Barton quant à lui, dans l’Oxford Bible Commentary, décrit le v. 16 comme étant « une sorte d’évangile en miniature, où la mort de Jésus est combinée à l’amour de Dieu pour l’humanité, afin de lui donner la vie éternelle. » [5] N’est-ce pas là où beaucoup de commentateurs et de prédicateurs s’arrêtent ? C’est un bel endroit pour s’arrêter : un beau point focal que l’amour de Dieu !

Mais le texte se poursuit et je m’en voudrais de ne pas soulever la tension qu’il y existe. Le texte parle comme suit : « 16 Pour que quiconque met sa foi en lui ne se perde pas. » Les versets suivants précisent le jugement pour ceux qui ne croient pas : ceux qui ont la foi sont déjà sauvés et ceux qui ne l’ont pas sont déjà condamnés. J’ai un malaise !!! Si l’on considère que la foi est un don et que certains ne l’ont pas. Qu’est-ce que je fais avec ça ? « La bonne nouvelle proclame-t-elle l’amour gracieux de Dieu pour le monde, ou l’amour de Dieu est-il réservé à ceux qui ont la foi ? » [6]

Dans l’histoire de la théologie et de l’exégèse, y’en a qui ont interprété ce texte (p. ex. certaines Églises Évangéliques; calvinistes…) comme disant que l’amour de Dieu est réservé exclusivement pour les élus de Dieu. La prédestination quoi!

D’autres ont pris la position opposée et ont interprété le texte en se disant que l’amour de Dieu pour sa création est accessible à tout le monde, que le sacrifice du Christ vise toute l’humanité et que donc tous seront sauvés.

Qu’arrive-t-il quand des chrétiens, des églises utilisent des textes comme celui-ci pour faire du mal à d’autres humains tout en professant la foi au Christ. Notre histoire d’Église est pleine de ces moments d’intolérance, de création de castes et d’humiliations. Est-ce de ça que Jean veut parler ? J’en doute.

L’Évangile de Jean aborde la tension entre le désir de Dieu pour le salut du monde et la réponse souvent négative que le monde a à offrir. Par contre, l’Évangile de Jean est à prendre à la ‘lumière’ de textes comme celui de la parabole du bon Samaritain, de la parabole du pharisien et du publicain, avec l’idée en tête qu’il y a des femmes et des hommes qui pour différentes raisons n’ont pas la foi chrétienne, mais ‘pratique’ de bonnes œuvres – des œuvres de ‘lumière’.

Que parfois le « monde » ne s’aligne pas avec le plan de Dieu pour la création, c’est-à-dire, un monde de justice, de paix, de liberté, ou personne ne manque de rien… un monde où l’on aime son prochain comme soit même. Je me dis que l’AMOUR que Dieu a pour les hommes doit être le phare sur lequel je place toute ma confiance. La bonne nouvelle c’est que Dieu aime sa création et qu’il porte la lumière et la vie au-delà de la mort.

Amen

LECTURES BIBLIQUES

Jean 3;14-21

 

[1] A Nouis, Le Nouveau Testament: Commentaire Intégral – Volume 1 – Les Quatres Évangiles (Paris, France: Olivétan / Salvator, 2018), 606.

[2] Jacques-Noël Pérès, “La Croix Nous Ouvre à Sa Grâce,” Campus protestant, 2018, https://urlz.fr/6Din?fbclid=IwAR26ka2YZWazS12SQGozHnlM7hZRe1EKme2HZ2nkw5Z_Qd-3w3NlMJVlljk.

[3] Pérès.

[4] Jean Zumstein, “L’Évangile Selon Jean,” in Introduction Au Nouveau Testament: Son Histoire, Son Écriture, Sa Théologie, ed. D. Marguerat, 4e ed. (Genève, Suisse: Labor et Fides, 2008), 388.

[5] John Barton et al., Oxford Bible Commentary, ed. John Barton and John Muddiman, Choice Reviews Online, ProQuest E (Oxford University Press USA-OSO, 2013), 967, https://doi.org/10.5860/choice.39-5149.

[6] David L. Bartlett and Barbara Brown-Taylor, eds., Feasting on the Word: Preaching the Revised Common Lectionary – Year B, Volume 2, Kindle Edi (Louisville, Kentucky: Presbyterian Publishing Corporation, 2008) location 3962.

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