LECTURES BIBLIQUES: Actes 8, 26-35 ; Luc 24, 13-35
« Reste avec nous ». Il y a, comme ça, des moments que nous aimerions prolonger. Comme celui que Pierre, Jacques et Jean ont connu après la Transfiguration. Reste avec nous… Comment le Christ reste-t-il avec nous 2000 ans plus tard? Nous venons de l’entendre : dans l’Écriture et dans la fraction du pain. Ce matin, tournons notre regard vers l’Écriture. L’Écriture que nous avons reçue et transmettons à notre tour, insérés que nous sommes dans cette longue suite de fidélités qui,depuis 21 siècles, n’a cessé de copier, traduire, imprimer, méditer et commenter.
J’aime bien que Luc ne parle pas ici de la Bible, terme qui n’apparaît qu’au quatrième siècle. Le texte parle des Écritures et, effectivement, ce que nous avons sous les yeux, ce sont des signes que l’on appelle alphabet, lettres regroupées en mots et en phrases, imprimés sur du papier ou affichés à l’écran. Comme tels, les mots sont inertes. C’est la lecture qui leur donne vie. Comme une partition musicale qui ne nous donne rien à entendre si nous la regardons et la lisons. Il faut que quelqu’un l’interprète sur un instrument.
Vous voyez l’importance de savoir lire l’Écriture. Savoir lire, c’est bien plus que déchiffrer le sens des mots comme on le dit d’un enfant qu’il apprend à lire. C’est l’interpréter.
Les mots de la Bible sont une trace. Ils sont la cristallisation de l’expérience spirituelle et religieuse vécue par des membres du peuple d’Israël et par certains d’entre eux qui furent disciples de Jésus. Ils sont, pour ainsi dire, un résidu d’expérience. C’est dans notre acte de lecture qu’ils reprennent vie, un peu comme le café instantané devient boisson pour nous seulement si nous ajoutons de l’eau à la poudre. Cette eau que nous donnons ici dans notre acte de lecture, c’est notre expérience à nous : nos aspirations, nos rêves, nos désillusions, nos souffrances, nos incompréhensions, notre désir, nos questions. Et alors, dans notre dialogue entre notre vie et les mots que nous lisons, l’écho que produit en nous la lecture peut être dit parole de Dieu. Non pas au passé : au présent. Dieu nous parle maintenant, il parle à son peuple comme à chacune, chacun de nous, dans la mesure où nous sommes là avec toute notre existence, toute notre vie.
Dans les deux textes entendus il y a un instant, il est question d’un phénomène intriguant : des textes écrits à une époque servent à comprendre des événements qui surviennent des siècles plus tard. Qu’il s’agisse du texte d’Ésaïe que lisait le fonctionnaire éthiopien ou de « Moïse et tous les prophètes », les Écritures très anciennes révéleraient et annonceraient le sens de la vie et de la mort de Jésus. J’ai sérieusement pensé consacrer la prédication à cette mystérieuse réalité. Mais comme on ne peut tout dire, j’ai choisi de me limiter à notre acte de première lecture et, pour cela, je propose à votre réflexion trois mots faciles à retenir : expliquer, guider et inspirer.
D’abord, expliquer. « Il leur expliqua tout ce qui le concernait dans toutes les Écritures ». Voyez comme il n’explique pas les Écritures, mais une situation. Il explique ce qui le concernait, au présent. Des événements récents ont conféré un « air sombre » chez les deux hommes, dit notre texte. « Nous pensions, nous… mais voici trois jours que… Des femmes ont dit… mais lui elles ne l’ont pas vu… ». La déception, la désillusion l’emporte sur l’incompréhension. L’inconnu qui fait route avec eux va révéler, par son explication, à l’aide des Écritures, que la souffrance et la mort de Jésus ont un sens. Les Écritures ne concernent pas seulement l’époque où elles ont été écrites. Elles éclairent le présent.
C’est ce que cherche à faire toute bonne prédication, c’est aussi ce que l’on cherche quand on prend part à un atelier biblique. C’est un don dans une communauté quand une personne, généralement le ou la pasteure, a la compétence qui lui permet de nous expliquer les textes bibliques en nous disant pourquoi le texte est formulé ainsi et ce qu’il nous donne à comprendre.Cela ouvre à la réflexion, élimine des obstacles, nous ouvre à de nouvelles questions.
Les explications nous aident à regarder les textes bibliques de l’extérieur, pour ainsi dire, en observateur. Elles donnent accès à leur dimension historique : ce texte obéit à telle convention, il date de quelle époque, il était destiné à tel auditoire, il est structuré de telle manière, il relate ce qui était important aux yeux de son auteur, etc. Cette approche explicative, intellectuellement intéressante, ne nous implique pas beaucoup sinon dans notre curiosité, comme nous pouvons approcher avec intérêt n’importe quel texte de l’Antiquité.
Mais il ne suffit pas que quelqu’un nous explique le texte pour qu’il nous parle. Dans la rencontre de Philippe et du fonctionnaire éthiopien, un autre verbe nous est offert :.guider. « Comment pourrais-je comprendre si personne ne me guide? » Pas me l’explique, mais me guide dans ma lecture. Il s’agit ici d’apprendre à lire, apprendre comment on fait. Apprendre non pas seulement à recevoir les explications qu’un autre a trouvées, mais apprendre à lire soi-même, seul ou avec d’autres. Apprendre à entendre, derrière le texte, la Parole pour soi dans notre situation existentielle. Au fond, apprendre à interpréter.
Nous pouvons tous et toutes ajouter des clés à notre trousseau et développer des réflexes de lecture autonome. Par exemple : quel est le genre littéraire de ce texte : est-ce une parabole, une lettre, une confession de foi, une polémique? Quel est le contexte immédiat du texte : qu’est-ce qui précède, qu’est-ce qui vient après? Comment les différentes traductions s’approchent-elles du texte original écrit en hébreu ou en grec. Puis-je savoir à quelles questions les auteurs semblent chercher à répondre, et en quoi cela m’éclaire-t-il dans mes propres questions.
Expliquer. Guider. Et, enfin, un troisième verbe : inspirer. Une lecture inspirante donne envie de quelque chose, elle donne soif d’une présence. Elle révèle le désirable. La conversation avec le ressuscité était inspirante. Elle redonnait du souffle à Cléopas et son compagnon ou sa compagne. « Notre cœur ne brûlait-il pas quand il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures? » Certains textes de la Bible sont plus inspirants que d’autres, et il arrive qu’à notre tour, à certains moments bénis de nos vies, et parfois grâce au travail dont nous venons de parler, nous soyons inspirés, touchés, parfois par des textes archiconnus qui nous ont jusque là laissé indifférent. Alors le texte se fait lumière. Le texte se fait bonne nouvelle. Le texte nous parle. Il devient Parole de Dieu.
Aujourd’hui, nous ressemblons beaucoup aux disciples d’Emmaüs. Nous aussi, sur bien des points, « nous pensions que… » : égalité des droits, aspiration à la justice économique, désir d’entente entre les nations, progrès de l’éducation et de la santé, renouveau de la manière de faire Église : nous aussi sommes assaillis d’incompréhension et de doute. Tout fout le camp, et nous espérions que…
Rendons grâce à l’Esprit du ressuscité de nous accompagner dans notre lecture biblique en nous expliquant, en nous guidant et en nous inspirant.
Photo : P.-A. G.

Un commentaire