Vertigineuse liberté

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Yinka Shonibare, Funambule, Musée des beaux-arts de Newark, NJ. (Photo P.-A.G,)

On ne va pas se raconter d’histoires : les paroles que Jésus adresse à des personnes de bonne volonté mettent mal à l’aise. Quoi? Le disciple en devenir ne pourrait même pas aller faire ses adieux aux membres de sa famille, les prévenir qu’il part, leur dire de ne pas s’inquiéter et leur demander de respecter sa décision même s’ils ne la comprennent pas? Il ou elle ne pourrait même pas s’occuper des funérailles de son père, surtout quand on pense qu’en Orient, aujourd’hui encore, celles-ci ont lieu le jour même du décès ou le lendemain?

L’exigence de Jésus ne s’apparente-t-elle pas à celles auxquelles doivent se soumettre les adeptes des sectes à qui on inculque de couper toute relation avec leurs proches, comme on le faisait, à une certaine époque, dans des congrégations religieuses catholiques au seuil du noviciat?

Et en quoi ces paroles nous concernent-elles, nous, aujourd’hui, disciples de Jésus avec tant de bonne volonté et de désir spirituel?

Ces réactions et ces questions sont toutes légitimes. Si elles ne sont pas accueillies, comment arriverait-on à les surmonter pour accéder à la bonne nouvelle que recèle pour nous toute parole de Jésus?

Je vais donc vous proposer d’abord deux informations d’ordre culturel et historique pour, ensuite, approcher un peu cette bonne nouvelle et cet appel que nous lance toujours le Christ dans nos vies de 2022.

Situons d’abord ce texte dans son contexte culturel. Encore aujourd’hui, dans certains pays méditerranéens ou africains, la famille élargie constitue la base de la vie sociale et le milieu de la vie individuelle. Darla mentionnait, dimanche dernier, comment dans certaines cultures africaines, le nom de famille est plus important que le prénom, ce qui reflète bien que ce qui est premier, c’est la famille : son prolongement, par la procréation, son honneur, le respect des personnes âgées et même des ancêtres, bref la conscience d’une appartenance hors de laquelle l’existence a peu de consistance. Ce sont là des valeurs qui ont été beaucoup relativisées dans les cultures occidentales marquées par le sens de la personne individuelle, de sa singularité et de son développement.

Il arrive souvent que là où le clan familial est au premier plan, des personnes étouffent sous le poids de la tradition. Pensons seulement, par exemple, à la réaction de l’entourage du père de Jean Baptiste. On voulait appeler l’enfant comme son père, Zacharie, mais sa mère Élisabeth et lui voulaient l’appeler Jean. Et qu’est-ce qu’on leur objecte? « Mais personne ne porte ce nom dans notre famille! » (Luc 1, 59-63). Plus près de nous, une autrice québécoise, Pascale Quiviger, a bien décrit la difficile insertion de son héroïne au sein d’une famille italienne dans un roman qu’elle a coiffé d’un titre qui dit tout : Le cercle parfait[1]. Un cercle comme un filet qui retient, comme une boucle qui étouffe. Ce n’est pas sans raison qu’existe l’expression « les liens familiaux ».

Nous savons combien difficiles semblent avoir été les relations de Jésus avec sa famille. Ses frères et ses sœurs, et, qui sait, peut-être sa propre mère, ne comprenaient rien à son choix d’une vie errante, et il leur faisait honte. Ils ne comprenaient pas cette liberté de Jésus qui, au moment de la rencontre avec Jean-Baptiste et de son baptême, s’était retrouvé comme un homme qui tombe sur un trésor dans un champ, ou un bijoutier qui trouve une perle exceptionnelle. Rien ne l’avait retenu, et en embrassant l’attente d’un Règne de Dieu imminent, il avait quitté et son métier, et son village, et sa famille.

Certains de ses disciples avaient vécu la même expérience. Un point de bascule, un moment qui devait marquer leur vie d’un avant et un après. « Rencontrant sur la plage les frères Simon et André, Jésus leur dit : Venez à ma suite, et laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. Un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger leurs filets. Aussitôt il les appela, et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite » (Marc 1, 17-20).

Première information, donc : la famille constitue parfois un milieu étouffant, et Jésus, par la radicalité de son appel, invite à la liberté d’aller vers soi-même.

Deuxième information : la plupart des textes évangéliques portent la trace du vécu des premières communautés chrétiennes pendant les quelques décennies où les paroles et les gestes de Jésus ont été  transmis oralement en leur sein. Autrement dit, la manière dont les souvenirs transmis par les premiers chrétiens sont parvenus jusqu’aux auteurs des évangiles écrits nous dit quelque chose de la résonance de ces gestes et de ces paroles dans l’expérience des disciples. Or, il n’était pas rare, et parfaitement compréhensible pour nous, que des personnes hésitent à se joindre à la communauté chrétienne et à se faire baptiser en raison de leur attachement à leurs obligations familiales. Hésiter, ou différer. Le « permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père » peut parfaitement être compris comme voulant dire non pas une sépulture imminente, mais « Pas maintenant. Quand mon père sera mort, je pourrai te suivre. »

Ceci dit, il n’y a pas que la famille qui puisse retenir quelqu’un confronté à l’appel de suivre Jésus. La richesse, par exemple, comme on le voit dans l’épisode qu’on appelle celle du jeune homme riche (Luc 18,18-23). Les préjugés, comme lorsque Nathanaël objecte : « Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth? » (Jn 1,46) » Les convictions théologiques ou la compréhension qu’on a des textes bibliques : « Étudie! Tu verras qu’il ne sort pas de prophète de Galilée » (Jn 7, 52). La radicalité de la vision de Jésus : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger? C’est trop fort; qui peut l’écouter? (Jn 6,52.60) »

Liens familiaux, richesses, préjugés, convictions, intolérance : autant d’obstacles à surmonter pour accéder à la liberté spirituelle.

La bonne nouvelle du texte d’aujourd’hui, c’est donc, me semble-t-il, l’appel à la liberté. Comme elle peut faire peur cette liberté! Mais aussi, comme elle peut donner accès à ce qui semble impossible à qui est retenu par des liens conscients ou inconscients. On dit que les oies domestiques à qui on a coupé des tendons pour les empêcher de s’envoler de la basse-cour, s’excitent et s’agitent quand les grands vols de la migration passent au-dessus de leur tête. Ce texte nous invite à contempler la liberté de Jésus, ce « grand dieu des routes », pour emprunter à Germaine Guèvremont, qui n’a pas d’endroit où reposer la tête et qui ne se laisse ni intimider, ni arrêter par l’hostilité des habitants d’un village de Samarie et choisit de passer par un autre chemin sans s’attarder à des représailles ou à la vengeance.

Cette liberté de Jésus, non seulement nous y sommes appelés, mais, enseigne Paul aux Galates, nous n’avons pas à la conquérir : elle nous est déjà donnée. « C’est pour que nous soyons vraiment libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5,1). C’est une grâce exigeante à laquelle il faut être fidèle. Car pour qui est entré dans cette dynamique, un double piège doit être évité : celui de dénaturer la liberté et celui de régresser.

Le premier, c’est celui de détourner la liberté de la responsabilité – non plus être libre pour être disponible, en particulier disponible pour aimer – mais s’estimer libre pour poursuivre son intérêt personnel. Dans les mots de la Lettre aux Galates, c’est la liberté comme prétexte pour satisfaire  ce que Paul appelle « les tendances égoïstes de la chair ». Ce détournement de la liberté, non pas pour aimer, mais au service de soi-même, conduit en fait à un nouvel esclavage, à une nouvelle forme de soumission, car elle implique, dit Paul, « un affrontement qui vous empêche de faire ce que vous voudriez ».

Le deuxième piège sur le chemin de la liberté radicale réside dans la tentation de reculer. Nous ne méditons peut-être pas assez souvent l’épisode qui raconte comment les Hébreux refusèrent d’entrer dans la Terre promise, qui était leur terre de liberté, parce qu’ils étaient terrifiés, certes, à la perspective de devoir y affronter des guerriers géants plus forts qu’eux, mais aussi parce qu’ils devraient abandonner leur modse de vie familier, la vie nomade, et apprendre la vie sédentaire et agricole. C’était trop, au point qu’ils en seraient venus à se dire les uns aux autres : « Nommons un chef et retournons en Égypte » (Nb 13,27 – 14,4). C’est à pareille régression qu’avaient commencé à succomber les chrétiens de Galatie qui voulaient se soumettre de nouveau à la loi de Moïse.

L’expérience de Jésus est, au fond, celle même qui fonde toute la tradition biblique depuis Abram l’Araméen errant (Dt 26,5)) : « Va vers toi-même ! Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. Et Abram partit… (Gn 12,1.4) »

Notre expérience de disciples s’exprime aussi dans les termes de l’évangile de Jean que Denis a admirablement commentés il y a deux semaines quand il a parlé du Christ qui est et la porte, et la clé. Une porte toujours ouverte, et une clé non pas qui enferme à double tour, mais qui, au contraire, déverrouille. Et Jésus ajoute : « Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il ira et viendra » (Jn 10,9). Il ira et viendra.

Rendons grâce à Dieu pour « Jésus homme libre », selon le titre d’un ouvrage du théologien Christian Duquoc[2], et pour la liberté intérieure à laquelle il nous donne accès par sa Parole, Amen.

 

LECTURES BIBLIQUES

Galates 5,1-18

Luc 9, 51-62

[1]    Montréal, L’Instant même, 2003.

[2]    Paris, Cerf, 2003.

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