Une liberté incandescente

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Photo : P.-A.G.

Des Pharisiens s’avancèrent pour lui tendre un piège. Je vous propose ce matin de diriger notre attention et, surtout, notre foi, non sur l’objet de la discussion, à savoir la légitimité de la répudiation de la femme par son mari, mais sur la manière dont Jésus déjoue la tactique de ses adversaires.

Car nous le savons, c’est par ça qu’il se distinguait. Par sa capacité de rester bien droit dans ses bottes. Par sa détermination à ne pas dévier du chemin qu’il devait suivre.

C’est pour cela que ses disciples l’aimaient : pour son regard autre, son art consommé de nous entraîner sur un plan supérieur. Ou, si on préfère, vers la profondeur des choses.

Il avait de l’altitude. C’est à cela qu’on le reconnaît, aujourd’hui encore, comme un véritable maître spirituel : en ce qu’il ne cesse de nous déplacer, de nous élever du monde de la loi au monde de la grâce.

Donc : Des Pharisiens s’avancèrent pour lui tendre un piège. Littéralement, en grec, pour le mettre à l’épreuve. Pour le tenter, puisque le verbe ici est le même que celui qui domine le récit qu’on appelle les tentations de Jésus au désert. Le piéger, le tenter, en un mot le faire tomber en le poussant à dévier de sa mission.

L’évangile est ponctué de ces récits de ‘tentation’ et de pièges tendus devant Jésus. Nous pensons bien sûr et tout d’abord à l’Adversaire, le Satan (Marc 1 12) qui le hante au désert. Aux scribes pharisiens qui l’observent dans l’espoir de l’accuser s’il osait faire une guérison le jour du sabbat (Marc 3 2). Pensons encore aux  Pharisiens et Hérodiens venus le coincer au sujet de l’impôt romain (Marc 12 13), aux Sadducéens qui veulent le piéger à propos de la résurrection des morts (Marc 12 18ss.), aux scribes et aux Pharisiens encore qui le confrontent au sujet de la femme adultère (Jean 8 1-11). Comme l’écrit Jean, « ils parlaient ainsi dans l’intention de lui tendre un piège, pour avoir de quoi l’accuser ». (8 6)

Quand on regarde côte à côte ces récits, on observe comment les adversaires de Jésus, appelons-les comme ça, se situent toujours sur le plan de la loi de Moïse. Ils ont pratiquement toujours un texte biblique ou une tradition qui découle d’un texte pour justifier leur question piège. Par exemple : « Jette-toi en bas du temple, car il est écrit : ‘Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t’éviter de heurter du pied quelque pierre’. » (Matthieu 4 6) « Regarde ce qu’ils font le jour du sabbat! Ce n’est pas permis. » (Marc 2 24) « Moïse a permis d’écrire un certificat de répudiation et de renvoyer sa femme. » (Marc 10 4) « Moïse a écrit pour nous : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une femme, mais sans laisser d’enfant, qu’il épouse la veuve et qu’il donne une descendance à son frère ». (Marc 12 19) « Dans la loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là ». (Jean 8 5)

Mais lui… Mais lui, il ne répond jamais sur ce terrain-là. Son monde intérieur n’est pas le monde de la loi, celui du permis, du prescrit ou de l’interdit. Son monde, c’est le monde de la grâce. Il est tout sauf un maître en casuistique, comme l’étaient les scribes de son époque. Son monde, c’est celui de Dieu. C’est l’humanité telle que Dieu la rêve pour nous, le monde qui vient et qu’il appelle le Règne de Dieu. Et alors que la loi culpabilise, contraint, restreint, son monde est un monde de gratuité. Un monde de liberté.

Nous observons alors comment c’est toujours en ramenant ses interlocuteurs à Dieu et à son projet sur l’humanité qu’il échappe aux pièges qu’on lui tend. « Il est aussi écrit : ‘Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu’ » (Matthieu 4 7) . « Dieu a fait le sabbat pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. » (Marc 3 27) « Au commencement du monde, Dieu les fit mâle et femelle (…) et les deux ne feront qu’une seule chair. » (Marc 10 6-8) « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Marc 12 17) « N’avez-vous pas lu dans le livre de Moïse (…) comment Dieu lui a dit : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants? » (Marc 12 26-27)

Jésus cherchait à arracher ses contemporains à la logique du permis ou de l’interdit. Il les entraînait  dans une logique de projet, une logique d’appel, une logique de vie. Encore aujourd’hui, Jésus nous entraîne dans son monde. Là où ça respire. Là vers où, quand je suis au meilleur de moi-même, il m’aspire.

Pause musicale

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’observe combien nous, les humains, préférons comme naturellement vivre dans une logique de la loi, autant pour faire le bien (parce qu’il le faut) que pour éviter le mal (parce qu’il ne faut pas). J’observe aussi combien il nous est difficile de nous inscrire vraiment dans la logique de la grâce. La logique de la loi apporte beaucoup de sécurité. On y trouve des points de repère extérieurs et objectifs : des commandements, des conseils, des traditions, auxquels on peut se mesurer. Mais la grâce de la liberté spirituelle fait peur. Elle n’a d’autre appui que la foi. La foi en une gratuité absolue émanation d’un amour absolu.

J’observe aussi combien nous, les chrétiens, sommes portés à lire comme naturellement la Bible et même l’Évangile dans cette même logique de la loi et combien il nous est difficile d’accéder à la liberté que nous confère l’Esprit. Est-ce qu’il ne nous arrive pas de dire, de croire ou d’agir parce que l’Évangile le commande ou le recommande? Nous partageons alors la même posture religieuse que les scribes et pharisiens lisant les Écritures. Suivre Jésus, ne serait-ce pas apprendre, lentement, à faire ou ne pas faire des choses par désir, parce que cela nous rapproche de l’amour, parce que cela réalise un monde meilleur?

Au sujet de la manière alternative de croire et de vivre à laquelle Dieu nous appelle en Jésus, écoutons Paul dans un extrait de sa lettre aux chrétiens d’Éphèse. C’est au chapitre 2, les versets 4 à 10, puis 14-15.18.

Dieu est riche en miséricorde; à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés – , avec lui, il nous a ressuscités et fait asseoir dans les cieux, en Jésus-Christ. Ainsi, il a voulu montrer dans les siècles à venir l’incomparable richesse de sa grâce. C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n’en tire fierté. C’est lui qui nous a faits; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance afin que nous nous y engagions.

Le Christ est notre paix. De ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi (…) créer un seul homme nouveau, et c’est grâce à lui que les uns et les autres, dans un seul Esprit, nous avons accès auprès du Père.

Pause musicale

Vous n’y êtes pour rien : c’est le don de Dieu. Voilà la bonne nouvelle qui sauve de l’inquiétude et de l’angoisse. Qui libère du souci et du poids de devoir performer. La bonne nouvelle qui nous fait basculer dans la confiance totale que l’Esprit nous précède et nous conduit, et nous conduira dans nos décisions. Il est normal que devant un tel appel, nous soyons pris de vertige. Normal d’hésiter souvent au cours de notre vie. Alors, prions.

Ô Toi, Christ notre guide et notre maître, tu nous donnes de ressentir, dans nos moments de grâce, ton appel à voir et à vivre autrement, ce que Pierre avait bien exprimé qui te disait : « À qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle ». Comme des canards domestiques qui s’agitent quand passent sur leur tête les grands oiseaux dans leur migration vers le sud, nous vibrons quand nous te voyons dans ta souveraine liberté et quand nous lisons Paul qui écrit : « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Corinthiens 3 17). Par cet Esprit qui vient de toi, fais-nous éviter le piège de trouver notre assurance dans le respect de la loi et des commandements et ouvre-nous à la vie nouvelle illuminée par le projet de ton Père sur l’humanité et sur chacun de nous personnellement. Car oui, Seigneur, tu es notre chemin, notre vérité et notre vie, notre juge et notre espérance. Amen.

 

LECTURES BIBLIQUES

Marc 10, 1-9

Éphésiens 2, 4-10.14-15.18

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