Photo Jacques Nadeau, Le Devoir

Pour que la vie survive

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(Photo Jacques Nadeau, Le Devoir)

Il y a quelques mois a paru en France un livre singulier qui retient beaucoup l’attention. L’auteur, Pierre-Henri Castel, qui est psychanalyste, l’a intitulé Le mal qui vient1. Sur la quatrième de couverture, on peut lire : « Ce bref essai procède d’une idée à première vue insupportable : le temps est passé où nous pouvions espérer, par une sorte de dernier sursaut collectif, empêcher l’anéantissement prochain de notre monde. »

Voilà, la table est mise. Et le repas peut paraître indigeste. L’idée de la fin est de nature à nous couper la faim.

Les extraits de la Bible inspirant cette réflexion sont donnés à la toute fin de la prédication. Vous pouvez cliquer sur les liens pour lire les extraits.

Nous ne nous interrogeons pas souvent sur l’idée que l’aventure humaine aura une fin. Bien sûr, la pensée de la mort, de notre mort, nous habite et, à certaines heures, nous angoisse. Mais avouons-le : la fin de l’humanité, nous n’y pensons pas souvent. Celle-ci est pourtant programmée. Nous savons qu’un jour encore très, très lointain, notre étoile va se refroidir, entraînant la lente fin des conditions propices à la vie sur notre planète.

Mais voilà que le souci de cette disparition programmée pour dans quelque 3,5 milliards d’années est aujourd’hui concurrencé par celui de la menace qui pèse dès maintenant sur la vie. Selon l’auteur du livre mentionné, « le temps commence donc où la fin de l’humanité est devenue tout à fait certaine dans un horizon historique assez bref – autrement dit quelques siècles. »

Quelques siècles, c’est encore loin? Malheureusement, non. Car la fin ne viendra pas en un éclair, comme le suggèrent certaines images bibliques2 qui peuvent peupler notre imaginaire (un jour le maître revient de voyage3, une nuit le voleur fait irruption4, un soir la lune se change en sang et les étoiles tombent du ciel5). Non : en réalité, la fin va s’étirer comme une lente et douloureuse agonie. Et elle est déjà commencée. La fin de la vie sur la planète Terre a débuté sous nos yeux. De notre vivant. Et elle s’accélère. Selon le dernier rapport du Fonds mondial pour la nature publié il y a moins d’un mois, entre 1970 et 2010, 52 % des espèces animales et végétales sauvages ont complètement disparu. Huit ans plus tard, on en est à 60 %. Le bilan est effrayant pour les Antilles et l’Amérique du Sud qui enregistrent une perte de 89 % en 44 ans seulement6. Rien ne semble freiner l’effondrement des effectifs.

La responsabilité humaine dans ce drame est difficile à mesurer, mais elle est indéniable. Si nous ne causons pas la chose, nous contribuons à son accélération. Nous fonçons droit dans un mur, et nous avons davantage le pied sur l’accélérateur que sur le frein, tels ces conducteurs qui accélèrent quand ils voient le feu passer du vert au jaune.

Les textes bibliques que nous venons d’entendre se révèlent alors d’une brûlante pertinence et actualité. « Le ciel et la terre passeront », dit Jésus. « Ce jour-là […] s’abattra sur tous ceux qui se trouvent sur la surface de la terre entière. » Pourtant, c’est à tout sauf à la panique et à la terreur paralysante que l’Évangile nous invite. « Quand ces événements commenceront à se produire, dit le Seigneur, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche. » Ce n’est pas à la venue d’un rigoureux hiver que Jésus compare ce qui vient, mais à la venue d’un été ensoleillé. Ce qu’il résume en ces mots : « Quand vous verrez cela arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche. » Or, ce Règne de Dieu, n’est-ce pas ce qu’à la suite de Jésus, nous appelons de tous nos vœux?

Si l’ampleur de la crise dans laquelle notre génération vient d’entrer nous surprend, elle ne nous trouve donc pas démunis. L’Évangile nous appelle à être des femmes et des hommes d’espérance. Il n’y a pas, pour nous, de fatalité. C’est aussi à nous que sont adressés ces mots écrits initialement à nos sœurs et nos frères de l’Église de Philadelphie : « Je te garderai à l’heure de l’épreuve qui va venir sur l’humanité entière et mettre à l’épreuve les habitants de la terre. Je viens bientôt. Tiens ferme ce que tu as, pour que nul ne prenne ta couronne. »

L’Évangile nous propose une posture verticale quand nous faisons face à la catastrophe. Une posture qu’à une autre époque ont su prendre un Dietrich Bonhoeffer, une Etty Hillesum ou des milliers de « justes » devant la barbarie nazie.

Pour l’auteur du livre Le mal qui vient, ce mal, ce n’est pas comme telle la fin de l’humanité, mais la manière dont sera vécue la période qui va la précéder. Donc, la nôtre et celle de ceux qui viendront après nous. Il fait l’hypothèse que plusieurs prendront la posture de la résignation, écrasés par le sentiment d’impuissance. D’autres, surtout les plus puissants et les plus fortunés, adopteront une posture de prédateurs et de jouisseurs. Déjà, Jésus disait : « Que vos cœurs ne s’alourdissent pas dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie7. » S’il n’y a plus d’espoir, si nous sommes tous condamnés, si aucun des gestes que nous pourrions poser ne peut nous faire échapper à la fatalité, aussi bien s’étourdir en profitant au maximum des plaisirs de la vie.

Paul avait comme anticipé cela quand, dans sa première Lettre aux chrétiens de Corinthe, il écrivait : « Si les morts ne ressuscitent pas, alors mangeons et buvons, car demain nous mourrons »8. Autrement dit, si la mort doit l’emporter, s’il n’y a pas d’espérance, alors pourquoi ne pas vivre en cherchant à tirer égoïstement le plus de plaisir possible de l’existence?

Ce n’est pas cette posture de jouisseurs et de prédateurs que nous adopterons, ni celle de la résignation passive. Au nom de note foi et en raison de notre espérance, nous serons de ceux et celles qui se tiennent debout. Parce que tout n’est pas perdu. Comme le rappelle le récent « Pacte pour la transition », « le Secrétaire général des Nations-Unies l’a dit : nous avons deux ans pour agir. Deux ans. Car la science nous dit aussi qu’il est technologiquement, humainement et économiquement possible de limiter le réchauffement de la planète. Nous avons une responsabilité envers la terre et les peuples plus vulnérables aux effets des changements climatiques. Nous avons le devoir de lutter pour en alléger les impacts sur les populations, les animaux et les écosystèmes9. »

Nous serons du nombre de ceux et celles qui luttent, car toute la Bible, depuis son premier récit de la création jusqu’à l’annonce des cieux nouveaux et de la terre nouvelle, nous convie au service de la vie. Si nous avons le pouvoir de l’abîmer, nous avons aussi celui de la guérir. Parce que nous sommes appelés à célébrer la présence de Dieu, à vivre avec respect dans la création, à aimer et servir les autres, à rechercher la justice et résister au mal », nous serons, avec d’autres, aux premières lignes du combat pour la survie de la vie.

Nous choisirons d’être de ceux et celles qui s’engagent à modifier leurs comportements quotidiens. Nous voudrons nous associer à tout mouvement qui peut faire une pression efficace sur nos responsables politiques et nos chefs d’entreprise afin qu’ils prennent toutes les mesures qui s’imposent pour que la mort n’ait pas le dernier mot.

La mort ne sera pas le dernier mot de l’humanité, même quand celle-ci disparaîtra. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas », dit Jésus. Prions pour que dans nos vies et dans le monde, la solidarité l’emporte sur le repli sur soi et l’espérance active l’emporte sur le défaitisme.

Que diriez-vous si, ensemble et avec d’autres, nous écrivions avec les mots de nos petits gestes un ouvrage collectif qui s’intitulerait : Le bien qui vient?

TEXTES BIBLIQUES

Apocalypse 3, 7-8.10-13

Luc 21, 28-36

1 Pierre-Henri Castel, Le mal qui vient, Paris, Éditions du Cerf, 2018, 128 pages. https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/18507/le-mal-qui-vient

2 Évangile de Matthieu 24 27.

3 Évangile de Marc 13 33-37.

4 Évangile de Matthieu 24 43-44.

5 Apocalypse 6 12-13.

7 Évangile de Luc 21 14.

8 15 32.

Un commentaire

  1. Simon Hénaire says: · ·Répondre

    J’aime te lire P.-A. – ou t’entendre – car ta prose est accessible et tu nous fais aller un pas de plus dans l’avant de nos réflexions! Merci!

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