L’unique nécessaire

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Tissus. Georges Audet, artisan. Photo : P.-A.G.

Comme un grand nombre de récits évangéliques, celui que nous venons d’entendre est susceptible de soulever bien des interrogations et de susciter bien des réactions. « Comme ils étaient en route » : ainsi débute le texte de Luc ce matin. Jésus se déplace toujours en groupe. Comment alors se retrouve-t-il apparemment seul, ici, dans la maison de Marthe? Et comment comprendre que loin d’appuyer la revendication largement fondée de la maîtresse de maison, il réponde en lui faisant ce qui a toutes les allures d’un reproche? La réponse de Jésus semble avoir embêté déjà les premières générations chrétiennes puisque dans le large éventail des manuscrits anciens de l’évangile, on trouve pas moins de cinq versions légèrement différentes de cette parole.

Nous ne nous perdrons pas en conjectures ce matin. Je vais me limiter à faire deux observations sur le texte et à proposer à votre réflexion trois pistes nous concernant en 2022.

Je crois ne pas me tromper en pensant que nous avons été conditionnés à nous concentrer ici sur la relation entre Jésus et Marie, reléguant Marthe au rôle d’actrice secondaire, non seulement parce qu’elle n’aurait pas « choisi la meilleure part », mais parce que sa réaction intempestive se résumerait à fournir à Jésus l’occasion de prononcer une parole de sagesse. Si toutefois nous observons attentivement le texte, on doit constater que le personnage principal pour Luc, c’est Marthe, dont il mentionne le nom quatre fois en quatre versets.. « Une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. » C’est elle qui est l’hôtesse, et c’est de sa maison qu’il s’agit. Elle est nommée une deuxième fois pour parler de son activité en cuisine, et quand Jésus s’adresse à elle, il répète son nom : « Marthe, Marthe! » C’est sur ce qui se passe entre Marthe et Jésus que doit se porter notre attention.

Ma deuxième observation concerne la façon dont Luc qualifie l’activité de Marthe. Il parle d’« un service compliqué ». Le mot grec epistasa pourrait aussi signifier qu’elle en fait trop. D’ailleurs, Jésus ne lui reproche évidemment pas de jouer son rôle d’hôtesse en préparant le repas, mais il observe qu’elle « s’inquiète et s’agite pour bien des choses ». C’est vrai que la préparation d’un repas, quand on reçoit quelqu’un, peut exiger de penser à bien des choses. Mais peut-être que Jésus, qui était un homme simple, aurait préféré être reçu « à la bonne franquette » et pouvoir vivre une vraie relation avec son hôtesse et, surtout, aurait aimé qu’elle puisse entrer dans une véritable relation avec lui. Darla n’a-t-elle pas attiré notre attention, il y a deux semaines, sur le fait que « l’hospitalité, la vraie, est réciproque. L’accueillant et l’accueilli reçoivent une bénédiction? »

Ayant ainsi déblayé un peu le terrain par une attention à des éléments du texte que nous pourrions facilement considérer secondaires, venons-en à trois pistes de réflexion pour aujourd’hui, en espérant que l’une ou l’autre vous inspirera.

D’abord, il m’apparaît que Luc fait référence, de manière très subtile, à l’opposition qui a créé une si vive tension dans les premières communautés entre la logique des œuvres et la logique de la grâce. La revendication courroucée de Marthe, submergée par ce qu’elle doit faire pour plaire à Jésus est, me semble-t-il, du même ordre que le reproche amer du fils aîné de la parabole qui s’indigne de la gratuité et de la générosité de son père accueillant le cadet alors que lui ne cesse de travailler au service de son père. Dans les deux textes, tous les deux propres à Luc, pour Jésus, la grâce est souveraine et il ne sert à rien de s’épuiser dans l’observance des multiples commandements vécue comme « un service compliqué » de Dieu. En ce sens, cet épisode évangélique serait un des plus proches de la sensibilité du protestantisme. Le salut vient de l’écoute de la Parole et non de la multiplication des œuvres où on se demandera toujours si on en fait assez.

Deuxième piste de réflexion. Vous rappelez-vous la réaction des disciples de Jésus quand ils reviennent au puits de Jacob où Jésus cause avec la Samaritaine? « Ils s’étonnaient, écrit Jean, que Jésus parlât avec une femme; cependant, personne ne lui dit : « Pourquoi lui parles-tu? » (Jean 27). Or, voici qu’ici, Jésus accepte l’hospitalité d’une femme qui vit avec sa sœur, ce qui semble une anomalie en Orient. Peut-être s’agissait-il de deux veuves? Comment savoir? Jésus semble seul avec elles, ce qui était à l’époque, et serait encore aujourd’hui dans certains pays, ‒ et on ne pense pas qu’à l’Afghanistan ‒  tout à fait inconvenant. Nous avons entendu tout à l’heure comment, quand Abraham reçut les trois voyageurs, sa femme Sara devait rester à l’intérieur de la tente et, vraisemblablement, n’a  pas partagé le repas avec les hommes. Or, ici, ce sont les deux femmes qui accueillent Jésus, l’une à la cuisine, l’autre au salon, dirions-nous aujourd’hui. Plus, Luc nous dit de Marie qu’elle « s’était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. » : l’expression « aux pieds de » représente la condition des disciples d’un maître, comme lorsque Paul parle de son apprentissage « aux pieds du rabbi Gamaliel » (Actes 22 3). Écouter la parole constitue un thème majeur de l’évangile pour parler des véritables disciples (par exemple Luc 21 et 11 28).

Or, on ne connaît pas d’exemple où à cette époque, des femmes aient été disciples d’un maître, et cela est demeuré la règle dans le judaïsme où les filles n’ont traditionnellement pas accès à l’éducation religieuse – les gens de ma génération se rappelleront le film Yentl, avec Barbara Streisand, dont l’héroïne est une jeune juive qui se déguise en garçon pour pouvoir étudier la Torah. Nous comprenons, dans ce contexte, que les premières communautés chrétiennes, qui cherchaient à accorder une place égale aux femmes et aux hommes (voir le chapitre 16 de la lettre aux Romains ou Galates 3 28), aient apporté une nouveauté dérangeante pour certains milieux. La place de la femme devait être la sphère domestique et la cuisine; mais voilà que Jésus lui permet de sortir de la cuisine et d’accéder à une condition spirituelle égale à celle des hommes. La « meilleure part » qu’a choisie Marie implique  l’affranchissement des rôles et stéréotypes dans lesquels la femme a été jusque là confinée.

Troisième piste de réflexion enfin. Interprétant la parole « Marie a choisi la meilleure part », la tradition médiévale s’est souvent servi du récit des deux sœurs pour promouvoir une supériorité de la contemplation et de la prière sur la vie active et l’engagement concret dans les tâches de la cité. C’était sans doute très utile pour valoriser les monastères qui étaient très puissants à l’époque… Mais c’est projeter dans le texte de Luc quelque chose qui ne s’y trouve pas. Marie n’a rien d’une contemplative; elle a tout d’une disciple, qui écoute la parole de Jésus dont on dit partout ailleurs dans l’évangile qu’elle est destinée à changer la pratique (Luc 47.49; 21).

En réalité, la tension spirituelle pointée par Jésus me semble être celle de l’équilibre entre le faire et l’être. Rappelons-nous que le récit est rédigé à l’endroit de la Marthe qui est en chacun de nous, cette part de nous-mêmes qui est si facilement absorbée par la multiplicité des tâches et des occupations. Même à la retraite. Que de relations de couple sont affaiblies, voire compromises, du fait de ce que les partenaires sont absorbés par leurs activités au point de se perdre de vue, parfois même de s’éviter ! Que d’enfants ont souffert d’un père absent parce que ses occupations ne laissaient presque aucune place à la relation ! Mais cela concerne aussi la relation que chacune, chacun de nous a avec soi-même. Comme la plupart de nos tâches sont légitimes, voire nécessaires, il y a là un piège sournois pour la qualité de vie. Quant on arrive, souvent grâce à une discipline exigeante, à se rendre présent à cette partie de soi qui est antérieure à tous nos « faire », alors on peut s’adonner aux multiples tâches et déborder d’activité autrement qu’en s’inquiétant et s’agitant, comme Marthe.

En ce sens, le commandement biblique du sabbat, qui impose de réserver un temps prolongé de la semaine à se libérer des tâches, conserve toute sa sagesse spirituelle. À chacune, chacun de nous de trouver les moyens qui lui conviennent pour honorer ce que Jésus appelle « la meilleure part », et pour que cette part ne nous soit jamais enlevée.

Poursuivons notre réflexion en nous laissant guider par notre grand Félix qui nous parle de l’importance que revêtait, à son époque, le dimanche, et dont nous cherchons tous à trouver des équivalents dans le monde pluraliste d’aujourd’hui.

Ceux qui disent que les dimanches
Sont jours d’ennui, d’espoir qui flanche
N’ont donc jamais mal dans le dos
Pour n’avoir pas besoin d’repos

C’est jours de s’maine qu’on paie les comptes
Qu’on se lèv’tôt et qu’on a honte
De n’avancer qu’à pas de chat
Dans un métier qu’on n’aime pas

Mais c’est dimanche que s’arrêtent
Ceux qui ont pain et amitié
Ceux qui n’ont rien regardent couler
Le son des cloches sur les toits

C’est jours de s’maine que les enfants
Dans des cahiers apprennent, apprennent
Combien ya de trois dans une douzaine

Combien vieillir c’est dégoûtant

Mais c’est dimanche que Ti-Jean
Va voir Marie, sa souveraine
En complet bleu, c’est le seul temps
Qu’il tourne dos à la semaine

C’est jours de s’maine que l’on enterre
Ses morts, ses rêves et ses folies
C’est jours de s’maine que les bandits
Pillent les banques et tuent leurs frères

C’est jours de s’maine qu’on pousse portes
Qu’on offre bras, idées, talent
Qu’on s’fait bafouer et qu’on rapporte
Plaies aux épaules, plaies en dedans

Mais c’est dimanche qu’on s’arrête
Comme dans le creux vert d’une baie
Et qu’on enlève son collier
Pour oublier qu’on est des bêtes.

 

LECTURES BIBLIQUES

Genèse 18,1-10

Luc 10,38-42

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