LECTURES BIBLIQUES : Sagesse 6, 12-20 ; Matthieu 25, 1-13
En regardant autour de nous, il y bien des raisons de s’exclamer : « Non ! mais dans quel monde vivons-nous? Aurions-nous manqué le bateau? Quelle heure est-il au juste? » Plus tard qu’on pense chante le conteur Fred Pellerin1 que je vous invite à écouter. Le soubresaut du résultat électoral chez nos voisins du Sud2 est assurément une bouffée d’espoir dans la tourmente, un vent fou qui souffle aux quatre points cardinaux. Cupidité et corruption, élitisme et racisme, agression guerrière et répression violente, déferlent sur notre monde et semble tout contaminer, nous laissant ahuris, suffoqués. Les avancées technologiques si éclatantes soient-elles, sont appropriées pour le profit d’un petit nombre et creusent de manière inversement proportionnelle un fossé infranchissable pour la majorité dont la survie économique et écologique est plus incertaine qu’à toute autre époque de l’histoire de notre planète. La religion même est cooptée à cette fin, sanction morale de croyances instrumentalisées, vidées de l’expérience spirituelle de la foi souvent inconsciemment chez ses zélateurs.
L’extrait du livre de la Sagesse comme la parabole des jeunes filles et des lampes en Matthieu ont pour nous valeur de métaphore, comme un récit imagé, un conte. À travers ces textes, la Parole retentit, un outil privilégié pour nous connecter à l’expérience spirituelle et mettre en résonnance avec la qualité du royaume des cieux. Les textes considérés sacrés retransmis d’une génération à l’autre, ont un but fondamental : toucher le cœur de l’auditeur à travers son intelligence pour animer et dynamiser son esprit. L’écoute sollicite la vigilance et l’observation chez l’auditeur : attention à ce qui monte en soi, aux pensées, aux émotions voire aux sensations physiques ressenties alors. Quoiqu’il en soit des détails factuels, matériels, la finalité de ces Écritures saintes est toujours relationnelle, la rencontre avec Dieu, l’actualisation de la dimension spirituelle dans la situation concrète de l’existence.
Je nous propose quelques pistes de réflexion quant à ces extraits.
D’abord, cette rencontre n’est pas une démarche unilatérale mais suppose un double mouvement : celui de la personne en recherche qui se lève et avance (les jeunes filles) et le mouvement de la Sagesse divine qui toujours anticipe et précède la quête. Car tout est grâce et initiative de Dieu qui pourtant sollicite toujours notre réponse dans la liberté et le choix.
Autre constat, la lumière provenant de la Sagesse est inaltérable et demeure par-delà le temps et l’espace. Les lampes portées par des individus fragiles diffusent une lumière forcément limitée, toute relative dans l’éclat qu’elle prodigue, et demeure toujours susceptible de s’éteindre si l’huile s’épuise et n’est pas renouvelée. Ainsi les fioles peuvent représenter cette sagesse intériorisée dans la vie spirituelle, qui seule peut préserver la lumière dans la durée.
Les jeunes filles sont avisées, une qualité intérieure qui participe au discernement par la Sagesse (le même terme phronēsis), une sagesse pratique. L’amour de la Sagesse est la réponse concrète d’une vie qui cherche en toute chose à observer la loi sacrée, à s’aligner sur la perspective divine de l’existence, inspirée par les valeurs de son règne.
Une telle relation, commune à tous les êtres, demeure absolument propre à chacun. Ainsi l’huile ne se partage pas puisqu’elle est en quelque sorte une distillation irréductiblement personnelle, résultat de la rencontre de l’Esprit. On peut enseigner des notions, partager des connaissances, on ne peut partager son intériorité. La constitution d’une réserve intérieure — l’image des fioles (Mt 25,4) suggère une vie spirituelle qu’on bâtit avant que la crise ne survienne, par la prière régulière, la lectio, le service — une ascèse de l’attention. En toile de fond, l’urgence du moment, le temps d’une vie n’est pas toujours disponible. On fermera la porte. Nos deux textes concluent sur le même impératif de la veille — non pas dans l’anxiété, mais plutôt dans une attitude d’âme qui reste disponible.
La manifestation divine plénière du règne ou royaume, que les Écritures nomment retour du Seigneur, parousie, jugement dernier, semble une ligne d’horizon qui recule constamment au fur et à mesure de notre marche dans le temps. C’était le cas pour les chrétiens auxquels s’adressait Matthieu, et c’est encore notre cas, 2000 ans plus tard. Hormis pour quelques individus exceptionnels, qu’on qualifie d’être illuminés, de saints, il est impossible de demeurer constamment sur le qui-vive, d’être toujours vigilant, éveillé dans l’attente, comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Ce sommeil bien humain n’est pas en soi un problème.
Ce que la parabole des jeunes filles aux lampes nous rappelle c’est la nécessité d’avoir ce qu’il faut pour durer dans l’attente : les filles avisées, elles, avaient pris, avec leurs lampes, de l’huile dans des fioles… afin d’être prêtes pour la rencontre de l’époux, le moment venu. L’heure ultime, si on y songe bien, sera l’aboutissement, la manifestation de la signification et de la fécondité de toutes les heures qui l’auront précédée. Il nous incombe de faire ce qu’il faut pour prévenir que nos lampes ne s’éteignent. Et cela nul ne peut le faire pour nous.
Quelle est l’huile de notre vie personnelle? Où la mettons-nous en réserve? À quoi alimentons-nous notre vie spirituelle? Qu’est-ce qui donne de l’élan à notre amour et de l’ardeur à notre compassion? Comment mettons-nous en pratique les enseignements de l’Évangile? Ensemble, en Église, encourageons-nous mutuellement à demeurer vigilants, joyeux et bien vivants dans l’espérance et la réalisation des œuvres de justice. Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.
1 Fred Pellerin, Plus tard qu’on pense. Écoute sur YouTube ici. Lire les paroles ici .
2 Au Texas, la victoire du démocrate James Talarico rappelle qu’une autre voix chrétienne est possible : celle d’un engagement politique inspiré par l’Évangile et la justice sociale. Billet de Jean-Luc Mouton sur Regards Protestants, édition du 5 novembre 2026
Image de Stefan Bühler (Unsplash)

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