Édifier un monde nouveau un repas à la fois

Église Unie St-Pierre et Pinguet https://www.stpierrepinguet.org/wp

On le dit depuis le début du Carême : Jésus n’est pas venu pour remplir nos églises, il est venu édifier une communauté de pierres vivantes dont la mission est de témoigner de la Bonne Nouvelle en Jésus Christ… de sorte que d’autres voient, entendent et vivent ce que Jésus nous a fait entendre, voir et vivre. Et partout, les communautés chrétiennes se demandent : comment vivre notre mission… concrètement… aujourd’hui ? En préparant le culte d’aujourd’hui, j’ai eu un flash. Dans le fond, vivre notre mission n’a pas besoin d’être compliqué. En fait, ça peut être aussi simple que d’offrir un repas en l’honneur de Jésus.

Vous vous souvenez peut-être qu’il y a quelques semaines je vous disais que l’une des choses qui invitait les gens à embarquer sur la voie de Jésus, c’est le fait qu’on savait que « chez les chrétiens, c’était différent. » Et l’une des choses qui se faisait différemment dans les communautés chrétiennes, c’était la façon de partager les repas. Bien sûr, il y avait la Sainte-Cène qui distinguait les chrétiens… mais il y avait plus encore. Le théologien américain John Dominic Crossan insiste pour dire que l’un des très distinctif de la communauté rassemblée autour de Jésus était la commensalité ouverte. C’est-à-dire que chacun, chacune avait sa place à la table sans égard pour son origine ou son statut social, etc. C’était le signe qu’avec Jésus le monde avait radicalement changé.

C’est sans doute pour cela que Paul est peu fier (c’est le moins qu’on puisse dire) devant le comportement des Corinthiens à table. Les gens se rassemblent pour honorer Jésus et… c’est chacun-e pour soi. Il y en a qui arrivent avec un gros snack, alors que d’autres ont faim. Certains en profitent même pour prendre un p’ti’coup! Plutôt que de témoigner de leur communion en Christ, ces repas mettent en évidence les inégalités sociales. « Chez vous, ça doit être différent! » nous dit Paul, en quelque sorte.

Ça me fait penser à une autre table où les choses se passent différemment Les JBJ Soul Kitchen sont des restaurants où il n’y a pas de prix sur les menus – on demande aux gens à faire un don en argent ou à faire du bénévolat en échange de leur repas – et où les convives sont invités à s’assoir à table avec des gens qu’ils ne connaissent pas.  Les restaurant Soul Kitchen étaient l’inspiration derrière les rencontres Équi-Tables que j’organisais avant la pandémie et que j’aimerais reprendre quand cela sera possible. Tout cela a commencé par des repas au resto où chacun-e commandait ce qu’il ou elle désirait et payait selon ses moyens. Il y avait toujours un partage de la Parole et on terminait par la Sainte-Cène. Rompre le pain au beau milieu du St-Hubert sur le boulevard Laurier… c’était un geste osé… mais pas aussi osé que celui de Marie dans l’Évangile d’aujourd’hui.

Jésus est l’invité d’honneur à un dîner qui rassemble toutes sortes de monde. Bien que les convives aient des raisons de fêter (Jésus avait ramené Lazare à la vie après quatre jours) l’ambiance est certainement tendue.  Devant les signes qu’accomplissait Jésus et l’engouement des foules qui le suivaient, les autorités religieuses craignaient des représailles de la part des Romains (Jean 11, 48) et avaient décidé de faire mourir Jésus. Jésus a donc cessé de circuler ouvertement (Jean 11, 53-54).

Dans une atmosphère déjà très lourd où planait l’hostilité et la menace imminente Marie se lève et verse sur les pieds de Jésus une livre de nard pure d’une valeur d’à peu près l’équivalent du revenu annuel d’un ouvrier à l’époque ! Et comme si ce n’était pas assez scandaleux comme ça, elle essuie ses pieds avec ses cheveux. C’est bien plus osé que de célébrer la Sainte-Cène chez Saint-Hubert, ça !

Pourquoi Marie a-t-elle posé un tel geste ? À l’époque, c’étaient les esclaves qui lavaient les pieds des invités en signe d’hospitalité. Marie, femme de moyens (elle avait en sa possession du parfum de grande valeur) se fait l’esclave du Messie. Sans dire un mot, Marie pose un geste qui proclame haut et fort – pour qui a des yeux et un nez pour comprendre – que Jésus est le Messie, l’oint de Dieu… mais un Messie qui bouscule l’ordre des choses. Marie oint les pieds de Jésus…pas sa tête. Jésus n’est pas comme les rois de ce monde.  Jésus, lui, le pouvoir ne lui est jamais monté à la tête ! Jésus a toujours les deux pieds sur terre. Et il n’a jamais peur de se salir les pieds pour rejoindre les gens là où ils sont.

Avant même que Jésus se penche pour laver les pieds de ces disciples et avant qu’il leur demande d’en faire autant, Marie se lance. Avant même que Jésus soit arrêté, Marie nous rappelle son ensevelissement.  Elle nous renvoie au tombeau… le tombeau dont Jésus sortira debout… pour nous rappeler dès aujourd’hui que ni la haine, ni la violence, ni les puissances, ni les principautés, ni même la mort… rien n’est plus fort que la vie que Dieu nous offre en Jésus Christ. Marie oint les pieds de Jésus et, en un geste ultime, d’humilité et d’amour, elle les essuie de ses cheveux.

À voir quelqu’un exprimer si ouvertement – et de manière si audacieuse, si intime, si sensuelle – sa dévotion à Jésus, on aurait sûrement entendu voler une mouche ! Imaginez si tout le monde faisait pareil!  C’est Judas qui brise le silence : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, pour les donner aux pauvres ? »

Cette remarque, vous pue-t-elle au nez ? Et si Jean ne nous avait pas dévoilé le cœur de Judas ? L’aurions-nous jugé si sévèrement, si rapidement ? Si j’avais été là, en entendant la remarque de Judas, j’y aurais fort probablement opiné de la tête. Donner de l’argent aux pauvres, c’est relativement facile. Les inviter à prendre place à mes côtés à la table, c’est autre chose. Cela m’engage davantage. C’est inviter l’autre à partager mon intimité. C’est oser rejoindre l’autre dans son intimité. Et si je suis honnête avec moi-même et avec Dieu, je ne peux que reconnaitre à quel point je ressemble à Judas. Si souvent mon cœur est partagé. Mes motivations ne sont pas toujours aussi pures que le nard de Marie.

C’est si facile de faire de ce récit l’histoire de Marie et de Judas. L’histoire de la « bonne fille exemplaire » versus « le mauvais gars à ne pas imiter ».  Mais ce n’est pas l’histoire de Marie et de Judas. Ce n’est pas notre histoire à nous qui sommes à la fois Marie, Judas, Lazare, Marthe… et tous les autres. L’Évangile, c’est l’histoire de Jésus. C’est l’histoire de Jésus qui a toujours fait de la place pour tout le monde autour de la table : les gens dont les motivations sont ambigües, comme ceux qui font preuve d’une grande générosité sincère; les gens qui fêtent comme ceux qui ont toutes les raisons de se lamenter. Les autorités religieuses ont comploté contre lui, ses propres disciples ont souvent été plus des pierres d’achoppement que des pierres vivantes. Mais rien ne pouvait l’arrêter. Rien ne peut l’arrêter.

Alors n’ayons pas peur de briller par notre différence, même dans un monde qui semble nous être hostile. Osons offrir des repas en l’honneur de Jésus. Que cela soit un signe pour qui a les yeux et le nez pour comprendre : avec le Christ le monde est radicalement différent.

 

LECTURES BIBLIQUES

1 Corinthiens 11, 17-22

Jean 12, 1-11

 

Crédit photo : Wikimedia Commons 

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