LECTURES BIBLIQUES: Jean 4, 5-42 ; Romains 5,1-5
Ce long récit de Jean ressemble pour moi à une riche tapisserie colorée. On y repère plein de fils de différentes couleurs et selon qu’on s’arrête à un verset ou à un autre, on peut faire ressortir une riche réflexion comme si on tirait sur ce fil et cette couleur spécifiques.
Alors, ce matin, en cette journée internationale des droits des femmes, nous allons considérer un verset auquel, à ma connaissance, on ne s’arrête pratiquement jamais, le verset 27 :
« Les disciples s’étonnaient que Jésus parlât à une femme. Cependant, personne ne lui dit :’Que cherches-tu?’ ou ‘Pourquoi lui parles-tu?’ » (4,27)
Pas besoin de faire de longues considérations historiques pour comprendre la question des disciples de Jésus. Il suffit de se rappeler qu’aujourd’hui encore, dans plusieurs cultures ou traditions religieuses, une femme, surtout une femme mariée, ne doit pas parler à un autre homme que son mari. En Afghanistan, elle ne pourrait même pas aller chercher de l’eau au puits sans être accompagné par un homme de sa famille. Une femme et un homme qui ne se connaissent pas ne doivent pas se parler, surtout en public. Je l’ai vécu en Inde, et nous savons qu’ici même, pour certains arrivants, un homme ne doit pas s’adresser à une femme, un peu comme certains refusent de donner la main à une femme.
Il en était sûrement ainsi au temps de Jésus, ce qui explique le questionnement de ses disciples en arrivant près du puits où échangent la Samaritaine et Jésus. Leur silence et leur retenue en disent long sur leur malaise face à cette infraction aux conventions sociales : « Personne ne lui dit :’Que cherches-tu?’ ou ‘Pourquoi lui parles-tu?’ » « Que cherches-tu?», un peu comme on peut soupçonner d’intentions cachées une personne qui demande à l’autre : »As-tu du feu? » ou « Peux-tu me dire l’heure s’il-te-plaît? ».
Ça peut nous apparaître choquant de penser que l’étonnement des disciples pourrait trahir un malaise sur les intentions de leur maître.considéré comme au-dessus de tout soupçon.
Mais Jésus semble n’avoir que faire des conventions implicites de sa culture. Alors pour comprendre la portée de ce verset, nous allons emprunter deux voies : la voie de sa mission telle qu’il la concevait, et celle de sa liberté telle qu’il la vivait.
D’un côté, donc, la mission de Jésus. Les disciples se demandent ce que Jésus cherche. Or, on retrouve ce même verbe, chercher, un peu plus haut quand Jésus dit à la Samaritaine : « Tels sont les adorateurs que cherche mon Père » (v.23). Comme à son habitude, Jésus déplace la question qui n’est plus « Que cherches-tu? », mais « Qui cherches-tu? »
« Le Père cherche des adorateurs » (4,23), des personnes qui se tourneraient vers lui en amont des institutions religieuses : « Ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, mais en esprit et en vérité ».
Le Jésus que présente Jean dans tout son évangile comme dans ses lettres, c’est un envoyé. Un homme en mission, une mission qui peut se formuler par ces mots que l’évangéliste lui fait dire : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. » (v.34). Mais quelle est donc cette « œuvre »? Jean nous le dit ailleurs : « Réunir dans l’unité les enfants de Dieu qui sont dispersés » (11,52). Il y a une trentaine d’années, un livre spirituel avait été un best-seller dans les milieux religieux; il s’intitulait Dieu cherche l’homme1. Il cherche l’être humain comme une femme qui cherche la pièce de monnaie qui a disparu dans sa maison, comme un berger qui cherche la brebis égarée en délaissant provisoirement le reste du troupeau (Luc 15, 3-10).
« Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu », nous dit Luc (19,11). Pour lui, rien ne saurait faire obstacle à cette mission. Voilà qui l’a mis rapidement dans le pétrin. Quand il redresse une femme courbée dans une synagogue un jour de sabbat ou quand il touche un lépreux, quand il mange volontiers avec des publicains et des pécheurs et accueille la prostituée venue parfumer ses pieds et les essuyer de sa chevelure, il enfreint des interdits sociaux et religieux qui font obstacle à l’intention de Dieu telle qu’il l’a comprise.
Oui, Jésus « parlait à la femme ». Il avait de mauvaises fréquentations, et son comportement lui avait valu, selon Matthieu, la réputation d’être « un glouton et un ivrogne » (11,19).
Ce qui nous conduit au thème de l’étonnante liberté de Jésus. Elle n’a rien à voir avec la licence, qui permet de faire tout ce dont on a envie. Elle vient de l’intérieur. Elle naît dans sa conscience que Dieu cherche l’être humain, particulièrement les blessés de la vie qui sont dans la marge. Sa liberté a deux faces : le refus et le choix. Elle est refus de ce qui exclut, que ce soit la règle du pur et de l’impur ou la non-fréquentation des Samaritains, et elle est un choix sans cesse renouvelé de porter la bonne nouvelle aux pauvres, aux aveugles, aux boiteux, aux lépreux, aux sourds et même aux morts (Matthieu 11,5). Il l’a dit dans une formule on ne peut plus claire : Ce ne sont pas les personnes en santé qui ont besoin de médecin, mais les malades.
Le 8 mars rappelle que les droits des femmes ont été et son encore régulièrement limités, voire bafoués. On a surnommé le féminisme « mouvement de libération de la femme », ce qui implique pour elles d’abord, pour toute la société ensuite, un refus de ce qui exclut, de ce qui diminue, de ce qui limite et enferme et de ce qui exploite. Un refus, mais aussi une joyeuse liberté qui prend sa source dans la conviction de la dignité de tout être humain, quels que soient son sexe ou son genre. Une liberté qui, pour nous, disciples de Jésus, passe par la conviction que Dieu cherche l’être humain et que, comme Jésus, nous sommes appelés à la liberté pour être, à notre tour et en solidarité, artisans de libération et de salut. C’est notre mission, comme individus, comme communauté et comme Église. Et nous ne pourrons nous en acquitter que si nous sommes enracinés dans la plus grande liberté intérieure.
Le message de Paul aux Romains que nous allons maintenant entendre nous parle, à sa manière, du fondement de notre mission et de notre liberté et nous servira de moment de méditation.
Justifiés par la foi, nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ; par lui nous avons accès, par la foi, à cette grâce en laquelle nous sommes établis et nous mettons notre fierté dans l’espérance de la gloire de Dieu. Bien plus, nous mettons notre fierté dans nos détresses mêmes, sachant que la détresse produit la persévérance, la persévérance la fidélité éprouvée, la fidélité éprouvée l’espérance; et l’espérance ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné.
Photo : Pixabay
1Marie-Abdon Santaner, Dieu cherche l’homme, Paris, Atelier, 1989.

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