LECTURES BIBLIQUES : Lévitique 19, 1-12, 15-18 ; Matthieu 22, 34-46
Ce titre de ma prédication d’aujourd’hui traduit bien toute la richesse de ces quelques versets qui viennent d’être lus. Le lectionnaire d’aujourd’hui nous en proposait plusieurs autres. Toutefois, avec ces injonctions à la sainteté et à l’amour, j’ai en quelque sorte épaissi la sauce, car nous avons là assez de consistance pour méditer longuement. En tout cas, Martin Luther a dû longuement méditer ces quelques versets…
Vous vous rappelez peut-être cette annonce des céréales Mini-Wheats où on vantait leur côté entier et leur côté givré. On pourrait dire la même chose de Luther, entier dans la défense de sa cause, ce qui appartient à l’histoire, et givré par l’héritage qu’il a laissé et qui survit encore. C’est sur ce deuxième aspect que j’insisterai.
J’ai appris en préparant ce culte que, comme Abram devint Abraham au moment de son appel, Luther a changé de nom. Son nom de naissance est Luder, mais il l’a changé pour Luther afin de faire un rapprochement avec eleutheria qui signifie liberté en greci. Eleutheria, Luther; voilà un rapprochement qui souligne bien le combat de Luther pour la liberté.
Mais avant de devenir ce grand réformateur qui a influencé le cours de l’histoire, Martin Luther a vécu de sombres heures. Les appels à la sainteté et à l’amour que nous venons de lire l’ont longtemps jeté dans la culpabilité, comme des milliers d’autres à son époque qui furent marqués par «l’angoisse du salut qui étreignait alors la chrétienté»ii. Ce que nous pourrions décrire comme une crise spirituelle profonde de Luther a atteint son apogée «lorsque, au retour d’une visite à Mansfeld, il faillit être atteint par la foudre. Ayant fait le vœu de devenir moine s’il échappait au danger, il tint sa promesse»iii.
C’est ainsi qu’il devint ermite augustin à Erfurt. Au cours de notre voyage, nous avons vu ce monastère où Luther devint un fidèle lecteur de Saint-Augustin, celui-là même qui a «forgé la notion de péché originel» et selon qui «toute l’humanité «hérite» la culpabilité d’Adam et «mérite» sa condamnation»iv. Rien pour calmer notre homme!
Au tribunal de sa propre conscience et, surtout devant Dieu, Luther demande désespérément d’être gracié. Et, comme il est dit «cherchez et vous trouverez», notre désespéré trouvera précisément la grâce qui seule justifie devant Dieu.
C’est à la lecture de Romains 1, 17 que notre homme fut éclairé. Écoutez bien: C’est dans l’Évangile « en effet que la justice de Dieu est révélée, par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit: Celui qui est juste vivra par la foi». Eurêka! Luther a compris progressivement que l’Évangile est la révélation de la justice de Dieu; que de «vouloir établir sa propre justice est impensable»v car le péché revient chaque jour comme la barbevi, disait -il. Il a compris que ce Dieu qu’on dit souvent trois fois saint pour signifier en réalité qu’il est infiniment saint; que ce Dieu qui est amour (1 Jn 4, 8) offre son pardon et une vie nouvelle en Jésus-Christ. Ainsi, comme le souligne Antoine Nouis, la méditation de ce passage «a été au cœur de la découverte réformatrice de Luther. Jeune moine augustin, le réformateur butait sur la contradiction entre les expressions bonne nouvelle et justice de Dieu. Il ne comprenait pas comment la justice de Dieu – le fait que Dieu juge – puisse être une bonne nouvelle. Il a résolu cette contradiction lorsqu’il a compris que la justice de Dieu ne signifiait pas que Dieu jugeait, mais que Dieu le voyait juste par la foi en Jésus»vii.
Du Dieu juge à celui qui justifie. Eurêka! Luther a cherché et il a trouvé. Suite à cela, il élaborera ce qu’on a appelé les cinq solas (pluriel de solo = seul) de la tradition réformée. D’autres en ont déjà longuement parlé ici, c’est pourquoi je me contenterai de les décrire sommairement.
- Sola gratia. Dieu accorde le salut par la grâce seule. Il est offert gratuitement. Cette découverte de Luther l’a délivré «de la peur de ne pas être à la hauteur des exigences de Dieu»viii. Au 16ième siècle avait cours le commerce des indulgences auquel Luther a répondu que nul n’est besoin d’acheter ce qui est offert gratuitement.
- Sola fide. Dans la même veine, le salut vient de la foi seule, sans qu’il soit question de le mériter par des œuvres. Ces dernières ne sont pas en vue du salut, mais le fruit du salut.
- Solus Christus. C’est par Jésus-Christ seul que vient le salut; nul besoin de la médiation de l’Église et des saints.
- Sola scriptura. L’Écriture seule fait autorité pour le croyant; la tradition de l’Église s’éclipse devant la Bible.
- Soli Deo gloria. En tout cela, la gloire revient à Dieu seul et c’est à lui seul qu’un culte peut être rendu. Exit la vénération pour les saintes et les saints, pour les reliques et autres objets dit sacrés.
L’année 1517 a donné le coup d’envoi de la Réforme protestante. Le 31 octobre de cette année-là, Martin Luther a exposé ses 95 thèses sur les portes de l’église du château de Wittenberg. C’est ce qui explique que nous soulignons à la fin octobre le dimanche de la Réformation. C’est donc de Wittenberg, de là où vivait Luther, que l’onde de choc de la Réforme s’est répandue. C’est là aussi, en 1525, qu’il a épousé Catherine de Bora, ex religieuse cistercienne avec qui il a eu six enfants. Luther a toujours considéré ce mariage comme un «geste théologique». C’est pourquoi je m’y attarderai.
Le mariage de Martin et de Catherine fut presque aussi révolutionnaire que l’affichage des 95 thèses parce que, à l’époque, le célibat des prêtres et la vie monastique étaient considérés comme le summum de la vie spirituelle. À cela, le couple a dit non; la cellule familiale incarne le sacerdoce universel de tous les fidèles et peut être vue comme une cellule Église. Pour Luther et son épouse, les vœux de célibat et de chasteté font croire à tort que le salut se mérite par des œuvres. De plus, la spiritualité luthérienne renverse la perspective courante à l’époque. La sexualité au sein du couple est un don de Dieu nécessaire à l’épanouissement des époux. Exit la conception selon laquelle la sexualité est liée au péché originel et le mariage considéré comme une concession à la faiblesse humaine. Exit aussi l’idée d’une sexualité sans plaisir et uniquement dédiée à la procréation.
Luther était marié, mais il a souvent désigné sa véritable bien-aimée comme étant l’Écriture sainte. Il lui a fait «le serment de toujours prêcher d’après ses leçons et de l’enseigner avec excellence et justesse»ix. N’est-ce pas là une façon concrète et inspirante d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée?
S’il est un lieu d’importance dans la tradition luthérienne, c’est bien la petite ville d’Eisenach. D’abord parce que c’est là que se trouve le château de Wartburg où Luther, alors au ban du Saint-Empire romain germanique, fut protégé par Frédéric de Saxe. Reclus durant presque deux ans dans sa petite chambre, il en profita pour traduire le Nouveau Testament en allemand. Une photo que j’ai prise de cette petite chambre accompagne ma prédication.
Eisenach, c’est aussi le lieu de naissance de Jean-Sébastien Bach, dont la musique apaise l’esprit et réjouit le cœur. Nous avons visité le Bachhaus, sa maison de naissance devenue un musée*. Le journal catholique La Croix décrit Bach comme un fervent luthérien. Même que le philosophe roumain Émil Suran a dit de Bach en boutade: «S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu»x.
En plus de Bach, il y a Félix Mendelssohn qui, d’origine juive, est devenu luthérien. Saviez-vous que sa cinquième symphonie porte le nom de Réformation? Les médias ont ces derniers temps beaucoup parlé du peu de musique québécoise écoutée en ligne. Bien sachez que l’Orchestre symphonique de Québec a endisqué cette symphonie en 2009. Toujours en musique, mais du côté progressif, mon ami Facebook Neal Morse a déjà livré deux opus: Sola Scriptura et Sola Gratia, avec comme projet de produire les trois autres.
Permettez-moi d’énumérer des théologiens marquants de tradition luthérienne: Philippe Mélanchthon, fidèle collaborateur et rédacteur avec Luther de la Confession d’Augsbourg; Dietrich Bonhoeffer, célèbre résistant au nazisme; Joachim Jérémias (1900-1979), né à Dresde ville que Claire et moi avons visitée, ville célèbre pour son église luthérienne Notre-Dame. Jérémias a probablement vu cette église bombardée par les alliés en 1945. Il est toutefois décédé avant qu’elle soit reconstruite. Il a fallu en effet attendre la réunification de l’Allemagne, en 1990. Lors de sa reconstruction, on a intégré les pierres d’origine trouvées dans les décombres et plus foncées avec des pierres moins âgées et plus pâles. Le résultat est frappant; vous verrez par une deuxième photo qui accompagne ma prédication.
Pour conclure, j’aimerais souligner que le mouvement de réforme amorcé par Luther a déstabilisé une organisation sociale et ecclésiale établie depuis presque 1000 ans. C’est pourquoi Jean Jaurès écrira à ce propos dans sa thèse de doctorat (1892) : «Celui qui renouvelle le ciel rénove la terre»xi. Certes, nous ne sommes pas Luther, mais nous pouvons, par la grâce de Dieu s’alimenter de ce riche héritage et l’incarner à notre mesure autour de nous.
AMEN
i Olivier Bobineau et Pascal Magnat, L’incroyable histoire de l’Église. Les Arènes BD, p. 319
ii Richard Stauffer, La Réforme, Que sais-je. No 1376, p. 7
iii Ibidem, p.8
iv Jean Charmois, Augustin d’Hippone : le péché originel. En ligne, 12 oct 2026. www.rcf.fr/articles/vie-spirituelle/augustin-dhippone-le-peche-originel
v Mireille Brisebois, Saint Paul, Éd. Paulines, 1984, p. 118
vi Edmond Vullioud, Luther à table, éd L’âge d’homme, p. 30
vii Antoine Nouis, commentaire sur Ro 1, 17
viii Wikipédia, article Cinq solas dont je me suis inspiré pour cette partie.
ix op. cit vi, p. 27
x Sophie de Villeneuve, Jean-Sébastien Bach, imprégné de la présence de Dieu, La Croix, 27 avril 2017, en ligne https://www.la-croix.com/Definitions/Lexique/Musique/Jean-Sebastien-Bach-impregne-de-la-presence-de-Dieu
xi op. cit i, p.321


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