LECTURES BIBLIQUES: Ésaïe 55, 7-11 ; Matthieu 13, 1-9. 18-23
Portez la semence et le fruit! C’est le titre de ma prédication sur la parabole du semeur. Ici, le verbe « portez » est à l’impératif, ce qui, je crois traduit bien l’esprit de la parabole. Nous sommes en effet mis en demeure par Jésus de porter la semence et le fruit.
Chères sœurs, chers frères en Jésus-Christ, avant de commenter davantage ce texte que nous venons d’entendre, permettez-moi de vous livrer une première impression. Je trouve que ce n’est pas anodin que cette parabole nous soit proposée en ce temps d’été où jardiniers et agriculteurs s’affairent à leurs travaux.
Parlant des agriculteurs, de plus en plus de personnes sont conscientes des problèmes que vivent les agriculteurs québécois. On entend ces temps-ci à la télé que seulement 2% du territoire est voué à l’agriculture, ce qui leur met une pression de productivité, compte tenu de l’augmentation de la population. Nous savons aussi qu’il est de plus en plus difficile pour eux de trouver de la main d’œuvre. Tertio, le modèle canadien de gestion de l’offre est menacé par la renégociation de l’ACEUM, ce qui les inquiète. C’est sans compter que la fermeture du détroit d’Ormuz a entraîné ce que Radio-Canada a appelé « une flambée critique des prix des engrais agricoles ». Notre agriculture vit des moments difficiles, ce qui laisse plusieurs de nos agriculteurs avec des problèmes de santé mentale. Je n’évoque pas tout cela simplement pour rappeler l’actualité, mais pour signifier que nos agriculteurs ont besoin de notre soutien, que ce soit par l’achat local ou par notre prière. D’ailleurs, nous prendrons le temps tout à l’heure d’intercéder pour celles et ceux qui travaillent dans nos champs.
Revenons maintenant à notre parabole. Pour la plupart, il s’agit là d’un texte que nous connaissons par cœur pour l’avoir lu et relu. Le risque serait justement de la considérer comme du déjà vu. Elle ne pourrait alors produire de fruit, comme ces grains tombés au bord du chemin.
Je tenterai donc de creuser un peu ce texte avec vous avec pour seul but de vous rappeler le message qu’il véhicule. Malgré que la simplicité de ce texte cache une profondeur spirituelle inouïe, loin de moi la prétention de vous faire découvrir des nouveautés ce matin. Nous connaissons tous cette parabole qui montre le génie oratoire du Christ. Il parle de semence et, dans son humilité, il ne fait que sous-entendre que la véritable semence, celle sans qui rien n’aurait germé, c’est lui-même. Jésus est à la fois le semeur et la semence, selon ce qu’il est écrit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit »i.
Donc, le semeur sortit pour semer. Il a pris la peine de faire ce qu’il doit faire, c’est-à-dire répandre la semence de vie, cette bonne nouvelle qu’est l’Évangile. Ce que fit le semeur de la parabole, toutes les générations de chrétiens l’ont fait depuis, en annonçant l’Évangile et par leur témoignage de vie. Nous venons de chanter « Voyez comme ils s’aiment ». Notre témoignage commence par l’amour que nous avons les uns pour les autres et doit se répandre tout autour. Cela me fait penser aux propos de Pierre-Luc Funk lors du spectacle de la fête nationale à Québec lorsqu’il a parlé du feu que les Québécois de tous horizons doivent entretenir pour subsister. Ne pourrait-on pas dire la même chose des chrétiens de tous horizons?
C’est déjà classique, presque qu’un peu cliché, de dire que nous devons vivre en aimant Dieu et son prochain. Donald Spoto affirme « qu’au lieu d’abuser du mot amour et de le transformer ainsi en un cliché vide, Jésus explicitait la réalité de l’amour dans sa dimension humaine : il parlait de pardon, de compassion, de réconciliation, de refus de la vengeance »ii. C’est dans la même veine qu’Antoine Nouis écrit dans son Catéchisme protestant que « l’amour n’est pas un sentiment, mais un don » qu’on fait. Il poursuit en illustrant que c’est « mourir à soi en donnant de son temps et de son confort pour le prochain »iii. Au fond, accueillir la parole, c’est d’abord accueillir le Christ et accueillir mon prochain. Si cette parole me touche vraiment, j’aurai le courage de vivre la radicalité de son message, me gardant de l’écarter devant les difficultés de la vie ou les tentations diverses.
PHRASÉ MUSICAL
Chacune et chacun de nous sommes, selon les circonstances et notre manque de constance, l’un des trois premiers terrains de la parabole. Vous conviendrez avec moi qu’il nous arrive souvent de ne pas produire le fruit attendu. Ici, je parlerai au « je » pour traduire mon vécu qui, je suppose, ressemble au vôtre.
Premier terrain : le bord du chemin ou le manque d’écoute. M’arrive-t-il d’écouter la parole de l’extérieur comme un beau récit, sans souhaiter réellement qu’elle change ma vie ? Ou est-ce que je la reçois comme un appel personnel?
Deuxième terrain : les endroits pierreux ou le manque de persévérance. Voici ce qu’on en dit sur le site de Lectio Divina : « Lorsque cette parole m’a touché, est-ce que je lui permets de pénétrer et de se transformer en actes concrets qui parfois peuvent me coûter ? Est-ce qu’il m’arrive, devant les difficultés de la vie ou les tentations, d’écarter la parole de Dieu qui m’avait pourtant séduit, en me disant que c’est trop difficile, trop exigeant ou bien ai-je le courage de la laisser s’installer profondément dans mon cœur ? »iv Je crois bien qu’il s’agit ici de la situation à l’égard de laquelle Jacques nous met en garde dans son épître: « Soyez les réalisateurs de la parole, et pas seulement des auditeurs qui s’abuseraient eux-mêmes. En effet, si quelqu’un écoute la parole et ne la réalise pas, il ressemble à un homme qui observe dans un miroir le visage qu’il a de naissance : il s’est observé, il est parti, il a tout de suite oublié de quoi il avait l’air. Mais celui qui s’est penché sur une loi parfaite, celle de la liberté, et s’y est appliqué, non en auditeur distrait, mais en réalisateur agissant, celui-là trouvera le bonheur dans ce qu’il réalisera »v.
Cette citation peut bien sûr s’appliquer aussi au troisième terrain : les épines ou le manque de fidélité. Ici, Jésus explique que « le souci du monde et la séduction des richesses étouffent la Parole ». Remarquez qu’on pourrait intervertir et parler de la séduction du monde et du souci des richesses sans que le résultat change. Le Pape François a déjà posé cette question, toujours en parlant au « je »: « Dans mon cœur, ai-je l’habitude de jouer deux rôles : vouloir recevoir la semence de Jésus et arroser en même temps les épines et les mauvaises herbes qui se cachent dans mon cœur ? »vi
Bienheureusement, comme il est dit dans les béatitudes, Dieu nous accorde souvent la grâce de son pardon et parfois celle de porter fidèlement du fruit. Cela se réalise par nos gestes de pardon, de compassion, de réconciliation et de refus de se venger, comme Spoto nous le rappelait. Remercions le Seigneur de nous rendre capables de ces gestes, car «nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance afin que nous nous y engagions »vii.
Venons-en à la deuxième manière d’être interpellé par la parabole, sur la manière de semer. Vous remarquez comme moi que le semeur de la parabole, contrairement à nos agriculteurs, n’a pas trop de souci pour l’efficacité de son travail. Dans son livre Manners and customs of Bible lands, Fred Wight affirme pourtant qu’il n’y a pas meilleure façon de décrire la manière orientale de semer que cette parabole de Jésusviii. Le semeur « sème à tout vent », pour employer la célèbre devise des éditions Larousse. « Vu le prix du grain, ce n’est vraiment pas raisonnable! »ix
Je pense que, considérant le gigantesque besoin d’entendre la Parole de notre monde nous n’avons pas à être raisonnable. Un beau verset du livre d’Ésaïe dit ceci : « Comme ils sont beaux sur les montagnes, les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles »x. En bon québécois, je traduirais ainsi : si nous croyons que l’Évangile est une bonne nouvelle, il faudrait que les bottines suivent les babines! Par l’annonce de l’Évangile, que ce soit en paroles ou par le témoignage de notre conduite, des vies peuvent être transformées. En tout cas, la mienne l’a été!
Tant l’enseignement de Jésus que son destin de supplicié illustrent bien le propos d’Ésaïe que nous avons lu : « C’est que vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins ». Combien de fois ai-je entendu ces paroles comme pour dire que les voies de Dieu sont d’une sagesse inatteignable? Or, ce n’est pas du tout de cela qu’il est question dans l’esprit du prophète. Ce que suggère le contexte, c’est plutôt, comme dans la parabole, que nous portions du fruit. Réécoutez le verset précédent où les mots « chemin » et « pensée » indiquent le sens du passage : « Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme malfaisant, ses pensées. Qu’il retourne vers le SEIGNEUR, qui lui manifestera sa tendresse, vers notre Dieu, qui pardonne abondamment. C’est que vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins ».
Bref, la parabole de ce matin nous invite à examiner les dispositions de notre cœur, à examiner les obstacles qui pourraient entraver notre croissance spirituelle et notre transformation intérieure.
Que, par la grâce de Dieu, nous puissions porter et la semence et le fruit!
Amen
i Jean 12, 24
ii Donald Spoto, Un inconnu nommé Jésus, éd France Loisirs, 1998, p. 222
iii p.128
v Jacques 1, 22-25
vi op. cit. iv
vii Éphésiens 2, 10
viii p. 75
ix ibidem, p.131
x Es 52, 7 (version Segond)

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