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Si tu avais été là…

LECTURE BIBLIQUE : Jean 11, 1-45

Comme les deux longs récits des derniers dimanches (Samaritaine, aveugle-né), celui que nous venons d’entendre est d’une telle richesse, d’une telle complexité, aussi, que nous n’en pouvons relever ce matin qu’un seul message. Je vous propose aujourd’hui de nous arrêter sur un verset, une parole mise successivement dans la bouche de chacune des sœurs de Lazare, Marthe d’abord, Marie ensuite : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (Jean 11 21.32)

Clairement, ce « si » a valeur de reproche. Ce que, comme lecteurs, nous comprenons bien puisque le rédacteur a pris soin de relater que Jésus avait délibérément pris son temps et retardé sa venue après qu’on lui eut dit : « Celui que tu aimes est malade ».

Nous comprenons, bien sûr, la parole des deux sœurs. Si vous suivez la série télévisée Stat, vous savez que Pascal Saint-Cyr a toutes les raisons de se dire : Si j’avais été là, Siméon n’aurait pas mis le feu à la maison. Peut-être avez-vous été réveillés la nuit dernière par l’alerte Amber, et il doit y avoir quelqu’un, quelque part, qui se dit : Si j’avais été là, les deux enfants, heureusement retrouvés depuis, n’auraient pas été enlevés.

Je crois cependant déceler un sens plus profond dans la parole de Marthe et Marie. Ce qui se cache derrière leur me semble être de la même teneur que ce que nous avons brièvement médité il y a deux semaines à partir du récit où les Hébreux, dans le désert, menacés de mort par manque d’eau, se disent : « Le Seigneur est-il, oui ou non, au milieu de nous? » (Exode 17 7)

C’est comme si Dieu devrait intervenir pour empêcher le malheur et, plus fondamentalement, la mort. Il me semble détecter qu’il y a là, derrière, un raisonnement implicite que je pourrais formuler de manière un peu simpliste : « Moi, si j’étais Dieu. Moi, si j’étais Dieu, je ne permettrais pas que ces choses arrivent. » Si moi, moi le Dieu fidèle, j’avais fait à mon peuple des promesses de terre promise et de vie nouvelle, je n’aurais pas permis qu’il se trouve dans une impasse. Convaincu d’être l’envoyé du Père pour donner au monde la vie en abondance, je me serais précipité pour venir au secours de mon ami malade et de le guérir.

Moi, si j’étais Dieu…

C’est un vieux fantasme… Dans le mythe des origines, le serpent ne suggère-t-il pas à Adam et Ève que s’ils mangent du fruit interdit, ils seront « comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais » (Genèse 3 4)?

Nous sommes faits pour être heureux et non malheureux, nous sommes faits pour la vie, pas pour la mort. C’est notre grandeur, et en même temps notre drame, d’éprouver un besoin irrésistible de refuser la fatalité. Pensons aux progrès de la science médicale, ou à la démocratisation l’éducation : nous savons que nous sommes dotés de pouvoirs extraordinaires pour résister au mal. Aussi imaginons-nous que face à la partie de la réalité qui échappe à notre contrôle, une force supérieure toute puissante devrait intervienne pour l’empêcher.

Derrière le « si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort » se cache une question : pourquoi cela est-il arrivé? Pourquoi n’es-tu pas intervenu?

Mais, comme à sa déroutante habitude, Jésus déplace la question. Il lui en substitue une autre Là où on se demande pourquoi Dieu n’intervient pas dans le cours des choses, il tourne notre regard vers le pour quoi, en deux mots. Dans le récit de ce matin, il dit : « Cette maladie n’aboutira pas à la mort, elle servira à la gloire de Dieu : c’est par elle que le Fils de Dieu doit être glorifié. » Cette parole audacieuse fait écho à la réponse, presque semblable, que nous avons entendue dimanche dernier à propos de l’aveugle-né, où les disciples demandaient pourquoi, en un seul mot, l’homme était né aveugle. Jésus déclare : « c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui » (9 3).

Jésus, nous le savons, cherchait toujours à tourner notre regard vers l’avenir. Il en parlait comme du « Règne de Dieu » qui vient, il nous invite donc à déplacer notre regard comme il y invite Pierre dans un autre texte : « Tu vois les choses avec un regard humain et non avec le regard de Dieu ». Au lieu de chercher la cause, il invite à regarder la finalité. Pour lui, l’important est moins le pourquoi en un mot que le pour quoi, en deux mots. Pourquoi la rencontre avec un aveugle-né? Selon l’évangéliste Jean, c’est pour que nous découvrions que Jésus est : « la lumière du monde. » (9 5).

Pourquoi la mort de Lazare? Parce qu’il n’est pas venu, pensent Marthe et Marie. Mais pour quoi, en vue de quoi? « Je suis heureux pour vous de n’avoir pas été là, afin que vous croyiez » (v.9). Si Lazare meurt, comme nous tous, c’est pour que nous puissions nous ouvrir à la parole qui invite à la foi : « Je suis la résurrection et la vie. Toute personne qui croit en moi, même si elle meurt, vivra, et quiconque vit en croyant en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela? » (v.26).

« Crois-tu cela? » Crois-tu que Dieu tire la vie de la mort?

Nous voici à deux semaines de célébrer la résurrection du Christ. La Semaine sainte nous fera bientôt contempler la mort de Jésus. Lui aussi a connu la détresse et l’angoisse à l’approche de sa mort et dans ses derniers mots il a eu ce cri qui traverse les siècles : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » On se rappelle, avec raison, que le pourquoi, en un seul mot, de son arrestation et de sa mort, à savoir ses prises de position dérangeantes et ses prétentions surprenantes » Mais sommes-nous attentoifs au pour quoi, en deux mots : en vue de quoi? Qu’est-ce que sa mort a rendu possible?

Et alors, nous pourrons consentir, dans la joie, à ce que par sa mort, il ait donné la vie au monde. À nous aussi.

Amen.

Photo : pxhere.com

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