LECTURES BIBLIQUES: Ésaïe 43, 18-21 ; Jean 3, 1-17
[Nicodème] vint de nuit trouver Jésus. Pourquoi Jean prend-il la peine de spécifier que la rencontre entre Jésus et Nicodème a lieu de nuit ? Pour mettre en lumière la crainte qui habite ce pharisien ? Il se cacherait pour ne pas compromettre sa réputation, sa place et ses privilèges comme haut dirigeant de son peuple? Cette lecture est plausible, compréhensible, mais aussi réducteur à mon avis. Car il me semble que, dans l’univers biblique, comme dans la vie de tous les jours, la nuit n’est pas seulement le lieu de la peur. Elle est aussi le lieu de la rencontre intime – particulièrement avec le divin. Dépouillée de l’agitation, du bruit et des préoccupations du jour, la nuit nous rendrait réceptifs à ce qui n’est pas de nous, ce qui est au-delà du monde que nous avons construit, ce qui nous ouvre au monde qui vient, au Royaume des cieux. On en trouve plein d’exemples dans la Bible mais aussi dans le monde contemporain. Comment ne pas penser à « La nuit de feu » d’Éric-Emmanuel Schmitt, nuit de rencontre mystique qui a rallumé en lui le feu de la foi et transformé à jamais vie de l’auteur ?
Mais revenons à Nicodème. Il vient de nuit. Il vient seul, avec ses convictions et ces questions personnelles : « Rabbi, nous savons que tu es un maître venu de Dieu, car personne ne peut faire ces signes que tu fais, si Dieu n’est pas avec lui. » Nicodème est pharisien, ce qui signifie qu’il a consacré sa vie à l’étude des Écritures. Il sait ce qui est écrit dans la loi et les prophètes. Il a une théologie. Il a une pratique. Il a une communauté. Il sait « ce qu’il croit. »
Et c’est précisément pour cela que sa démarche est si remarquable : il ne vient pas malgré ses convictions, il vient avec elles, mais sans s’y enfermer. Nicodème sait ce qu’il croit. Mais il sait aussi qu’il ne sait pas tout. Nicodème connait les Écritures. Il connait sans doute par cœur des extraits comme celui tiré du livre d’Ésaïe que nous venons d’entendre. Sans doute, Nicodème croit-il que le Dieu qui a libéré ses ancêtres de l’exil et de l’exode libérera son peuple de l’oppression romaine et renouvellera sans cesse la vie de son peuple. Aussi, doit-il savoir que Dieu n’a pas fini de se révéler… d’innover, de réinventer le monde… et de nous surprendre : « Ne vous souvenez plus des premiers événements, ne ressassez plus les faits d’autrefois. Voici que moi je vais faire du neuf. » Et si c’était davantage la curiosité que la crainte qui, dans la nuit, a conduit Nicodème à Jésus ?
Combien de fois, en effet, faisons-nous de nos convictions un retranchement derrière lequel on se réfugie pour mieux attaquer ce qui risque d’ébranler nos certitudes. Puisse un esprit de curiosité souffler et nous transformer à notre tour.
« En vérité, en vérité, je te le dis, si quelqu’un ne naît de nouveau — ou d’en haut —, il ne peut voir le royaume de Dieu. » Dans le texte grec, le mot traduit par « de nouveau » en français est ambivalent : il peut signifier à la fois « de nouveau » et « d’en haut », c’est-à-dire, « qui vient des cieux, de Dieu ». Cette ambiguïté devient source de confusion mais lieu propice à une transformation. Nicodème comprend « de nouveau » et demande : « Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? »
Dans cette question, je n’entends pas Nicodème ridiculiser Jésus, le prendre pour un idiot qui dit des niaiseries. J’entends Nicodème interroger Jésus avec curiosité, cherchant à comprendre ce que dit son interlocuteur. Et c’est cette curiosité qui rend possible un vrai dialogue. Et le dialogue se déploie, non pas par une série d’affirmations ou d’arguments irréfutables mais plutôt par des questions qui creusent, qui approfondissent, qui élargissent pour révéler une vérité qu’on ne soupçonnait pas au préalable. « Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi de tout homme né de l’Esprit. »
En vérité, la vie spirituelle échappe à tout contrôle. L’Esprit ne se laisse pas enfermer dans nos catégories, ni dans nos institutions, ni dans nos certitudes théologiques les plus solides. Il passe là où il veut, il touche qui il veut, quand il veut, il ouvre des chemins là où nous voulons tracer des frontières. Et Nicodème, dans tout cela, représente peut-être quelque chose d’essentiel pour notre temps.
Nous vivons dans une époque où les identités se crispent, où les convictions ont tendance à devenir des tranchées à partir desquelles on se fait la guerre. Nicodème nous montre une façon d’être des hommes et des femmes de convictions et de foi. Nicodème est un homme qui croit et qui doute. Qui sait et qui cherche. Qui a de l’autorité et qui reconnaît l’autorité de l’autre. Il incarne une de foi ouverte, curieuse, qui ne renonce pas à ce qu’elle est, mais qui, en même temps, refuse de se refermer sur elle-même. Et cela fait toute la différence.
Petit à petit, Nicodème sera transformé par le vent de l’Esprit. Plus tard dans l’Évangile, il ne se gênera pas pour rappeler à ceux qui veulent arrêter Jésus que, selon la loi, ils sont tenus de donner une audience équitable à toute personne détenue (Jean 7, 32-52). Puis, lorsque Jésus sera mis au tombeau, Nicodème ne craindra plus de manifester au grand jour son attachement à son maître (Jean 19, 39).
Sa curiosité ouvre son cœur au vent de l’Esprit, et voilà que petit à petit Nicodème est transformé de sorte que ses paroles et ses gestes témoignent de la volonté de Dieu révélée en Jésus : « Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui » (v. 16-17).
Ces versets, sans doute parmi les plus cités du Nouveau Testament, sont souvent utilisés pour séparer — pour tracer une ligne entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, entre les sauvés et les perdus. Mais ce n’est pas la seule lecture possible, semble-t-il. « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » C’est l’affirmation de l’amour radicalement inclusif de Dieu. Le monde – le cosmos, l’humanité entière dans sa fragilité et sa grandeur – est l’objet de l’amour de Dieu. Pas seulement les bien-pensants, pas seulement les plus pratiquants, les plus orthodoxes, pas seulement ceux et celles qui ont les bonnes réponses. Nicodème, avec ses questions hésitantes et sa démarche nocturne, fait partie du monde tant aimé de Dieu. Nous aussi, tel que nous sommes, nous en faisons partie.
Peut-être que l’appel pour nous aujourd’hui est d’être davantage comme Nicodème. Non pas des gens sans convictions mais des gens dont les convictions n’ont pas tué la curiosité. Puisse notre curiosité garder notre cœur ouvert au vent de l’Esprit. Soyons transformés pour transformer ce monde que Dieu aime tant. Amen.

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