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Le temps des saints

LECTURES BIBLIQUES : Psaumes 36 ; Actes 9, 36-42

Frères et sœurs dans le Christ, il va sans dire que, pour les disciples, le mois de novembre est source d’inépuisables réflexions. Des réflexions nécessaires qui engagent notre condition de mortels, le mois de novembre étant, après-tout, le mois des morts.

Novembre inspire à la réflexion pour de nombreuses raisons. Si ce n’est pas le jour qui décline peu à peu et que le changement d’heures essaie en vain de combattre, ce sont les différents temps liturgiques qui accordent une saveur toute particulière à ce temps de l’année. Pour s’en convaincre, nous n’aurions qu’à mentionner le culte précédent, celui du Dimanche de la Réforme où nous avons célébré la primauté de la grâce de notre Seigneur et Sauveur. Cette célébration de la grâce, mine de rien, semblait nous préparer à la Toussaint, nous qui sommes justifiés par la foi, sauvés en vertu de la grâce de Dieu et non pas de nos œuvres.

Ce Dimanche de la Réforme précédant celui de la Toussaint revient sans cesse au calendrier liturgique pour une raison qu’il importe aujourd’hui de mentionner. La raison en est que la célébration de la Réforme protestante communique un aspect de la foi qui doit être sans cesse réactualisée à nos esprits : nous sommes sauvés en vertu de la grâce et non pas de nos œuvres. Aux saints, aux saintes, on ne le répète jamais assez. Difficile de faire autrement, nous qui sommes des êtres de chair et de sang. Des êtres soumis à leur condition de mortels et que le mois de novembre rappelle sans cesse aux consciences.

Tous les êtres vivants sont, par leur condition, saisit un jour ou l’autre par l’angoisse résultant de l’inévitable expérience de la mort venant tôt ou tard. Néanmoins, à même cette angoisse peut émerger une interrogation qui m’apparait essentielle aux disciples que nous sommes : comment, comme saints et saintes, employer le temps qui nous est accordé sur cette terre?Car si nous ne sommes pas sauvés par nos œuvres, notre foi, elle, nous propulse dans le jeu d’une vie sommes toutes temporaire.

Vous savez, cette question qui peut sembler inconfortable parcoure en fait l’entièreté des Écritures. Je dirais même qu’elle se trouve peut-être même au coeur du Livre des actes, cet ensemble de récits racontant la vie des saints. Leur vie, certes, mais aussi leur mort. Une mort laissant d’une manière ou d’une autre le peuple du Seigneur dans le deuil, et ce, quand bien même celui-ci porte l’espérance en la résurrection.

Frères et sœurs, le récit que nous avons entendu aujourd’hui met non-seulement les saints et les saintes devant leur fragile condition, mais questionne aussi leur engagement au cours de leur passage sur terre.

Dans ce récit tiré du Livre des actes, on raconte que Tabitha, aussi connue sous le nom de Dorcas, était une disciple particulièrement remarquable. Sa communauté, dit-on, la considérait comme une soeur riche de coeur et qui exprimait la grâce du Seigneur à travers ses bonnes œuvres auprès des pauvres et des veuves.

Hélas, comme vous en avez certainement fait expérience un jour ou l’autre, les bonnes œuvres ne déterminent pas nécessairement en elles-mêmes les aléas de la vie. À ce propos du hasard, on raconte qu’un jour, quand bien même elle était généreuse et charitable, Tabitha tomba infirme. Si personne ne saurait dire si cette infirmité était d’origine accidentelle ou non, toujours en est-il que nul n’est à l’abri de la tragédie, de la mort qui vient tôt ou tard.

Il va sans dire que le décès de Tabitha a dû bousculer bien des esprits. Des esprits dont la théologie de l’époque sous-entendait parfois que le bonheur visite les justes et que le malheur tombe sur les méchants. Cette théologie basée sur la logique des œuvres fut combattue par Jésus tout au long sa vie. Pourtant, elle a probablement persisté dans les esprits alors nourrit de certains proverbes qui aspiraient à adoucir en vain l’angoisse de la mort.

Peut-être Pierre lui-même fut bousculé lorsqu’il aperçut les traces du passage de Tabitha sur terre. Il vit les manteaux et les tuniques portés par les plus démunis et qui furent tissés du fil de la charité, preuve même que la tragédie guette autant les saintes que les impies.

Devant la vie et la mort de Tabitha-Dorcas… comment, frères et sœurs dans le Christ, entendons-nous vivre le reste de nos jours dont le temps ne dépend pas de nous? Comment, comme saints et saintes, employer le temps qui nous est accordé sur cette terre? Ce questionnement que je vous propose aujourd’hui pourrait nous inspirer une réponse toute instinctive : vivre par la grâce, c’est-à-dire servir le Seigneur dans la confiance de la vie au-delà de la mort. Une telle réponse serait légitime, mais elle sous-entendrait un enjeu qu’il importerait de soulever. Un enjeu dont j’ai moi-même fait expérience vendredi passé.

Lors de la traditionnelle rencontre de la Parole sur le pouce, je m’étonnai de constater à quel point les participants délaissèrent la vie et la mort de Tabitha pour se concentrer presque exclusivement sur la résurrection… et pas n’importe-comment. Si cet empressement pourrait laisser entrevoir une gêne à évoquer la condition humaine, il me faut avouer que les propos laissaient aussi entrevoir un certain malaise vis-à-vis de la résurrection elle-même.

Tabitha n’est pas morte, elle dort…

Difficile de concevoir qu’une autre personne que Jésus puisse se relever des morts…

Qu’est-ce que ce serait étonnant de voir ça en 2026…

La résurrection de Tabitha n’est que symbolique…

Ces extraits de commentaires que j’ai légèrement adaptés au passage pourraient laisser entrevoir que les saints et les saintes démontrent peut-être en fait un malaise à parler autant de la vie, de la mort que de la vie au-delà de la mort.

Cette réception du récit de Tabitha me démontre qu’il existe peut-être une tentation chez les saints. Celle-ci consisterait en le fait d’éviter d’examiner et d’assumer notre condition en accordant toute son attention à la résurrection des morts, concept pourtant déjà difficilement recevable aujourd’hui. Ce défi, ce malaise devant notre condition ainsi que l’inconnu m’amène à croire qu’il importe de revenir à l’essentiel… celui de la vie au service du Seigneur et de notre prochain. Peut-être que vous avez aussi remarqué dans le récit que la résurrection n’en constitue en fait qu’une petite partie, la vie et la mort de Tabitha ayant reçu plus d’attention de la part de l’auteur. La résurrection est certes l’heureux dénouement de la vie des saints et des saintes, mais elle ne saurait éclipser notre lutte pour la vie et le soin que nous apportons à autrui.

Comment, comme saints et saintes, employer le temps qui nous est accordé sur cette terre? Nous revenons donc à cette question qui reste cruellement d’actualité. Comme saints et comme saintes, la vie et la mort de Tabitha-Dorcas nous mettent devant la fragilité de notre existence. Or, elles constituent aussi peut-être une invitation quant à mettre notre foi à l’oeuvre ici maintenant. Une invitation qui trouve d’ailleurs écho dans le Livre des actes ayant pour objectif de raconter la vie et la mort des saints qui nous ont précédés… et dont nous poursuivons aujourd’hui le ministère.

Frères et sœurs dans le Christ, nous sommes tous et toutes des êtres fragiles. Nous vivons, nous oeuvrons, comme Tabitha, dans les jours de joie comme les jours de peine ne sachant pas l’heure de notre grand départ. Ce fait de la vie m’amène à croire que nous sommes aujourd’hui invités à garder la tête droite, à cultiver à la fois une lucidité à propos de notre condition, mais aussi l’espérance en Dieu. Notre objectif, comme disciples, consiste bel et bien à servir notre Maître et Seigneur, mais tout en lui laissant la liberté d’exercer sa grâce comme il l’entend. Ainsi, nous pourrons peut-être vivre nos jours en toute quiétude malgré l’inconnu qui est devant nous.

Grâce soit accordé à Dieu pour ses bienfaits, lui en qui les saints et les saintes puisent aujourd’hui la force nécessaire pour écrire de leur vie l’histoire sainte.

Amen

Auteur de l’image : Felix-Mittermeier de Pixabay

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