LECTURES BIBLIQUES: Psaume 139, 1-18 ; Jean 14, 1-3
Service à la mémoire d’Anne-Marie Carmoy
Comme l’a souhaité Anne-Marie, nous accueillons ici aujourd’hui ce qui reste de son enveloppe corporelle, pour qu’elle repose auprès de celle de Jean, son époux bien-aimé, et de celle de Jean, son frère affectionné. Nous accueillons en même temps Anne-Marie sous une forme spirituelle, dans notre souvenir, pour consentir consciemment, dans la prière, à la laisser aux bons soins de l’Éternel. Ce retour d’Anne-Marie, tel que nous le vivons ici et maintenant, nous renvoie, chacun et chacune de nous, à celui qui nous concerne tous et que la tradition chrétienne désigne, entre autres, par l’expression poétique « retour à la maison du Père ». Je sais bien que cette idée d’un retour à la source de toute vie, à une « vie au-delà de la mort », est vécue dans le doute et la confusion, sinon dans le déni, par beaucoup de gens aujourd’hui. Elle a pourtant un fondement dans une expérience humaine qui remonte à des centaines de milliers d’années. D’après un scientifique, « certains indices permettent de conclure » qu’un de nos ancêtres dans la chaîne de l’évolution, « l’Homme de Néandertal », apparu « il y a 230,000 ans, (…) enterrait ses morts lors de cérémonies funèbres. »1 En plein milieu du vingtième siècle, un pionnier de l’étude comparée des religions mettait en évidence à quel point l’association de la mort au néant, déjà courante à l’époque en Europe, était loin d’être partagée par l’ensemble de l’humanité. « Mais nous ne retrouvons, ni chez les primitifs, écrivait-il, ni dans les civilisations extra-européennes plus évoluées, l’idée du Néant interchangeable avec l’idée de la Mort. (…), chez les chrétiens comme dans les religions non chrétiennes, la Mort n’est pas homologuée à l’idée de Néant. La Mort est, bien entendu, une fin – mais une fin qui est immédiatement suivie par un nouveau commencement. On meurt à un mode d’être afin de pouvoir accéder à un autre. »2
Dans la Bible, qui est le livre de référence de notre foi, le fondement de la croyance en une vie au-delà de la mort est placé en Dieu, le nom donné à l’aura du mystère de bienveillance dans lequel baigne notre condition humaine, au milieu des épreuves de l’existence. Au livre de l’Exode, Dieu se désigne en hébreu par quatre consonnes qui peuvent vouloir dire « Je suis celui qui suis » ou « Je suis » (Ex 3, 14), celui par qui est tout ce qui est. En citant un poète grec, l’apôtre Paul dira : celui en qui « nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17, 28). Ailleurs, on dira que Dieu est le « Tout autre ». L’acte de le reconnaître dans son être au-delà de tout passe par la reconnaissance de notre propre finitude, notre propre fragilité, notre propre précarité. Aussi longtemps que nous nous entretenons dans l’illusion orgueilleuse de nous suffire à nous-mêmes dans les limites de nos petites vies, nous nous rendons incapables de reconnaître Dieu, en tant que l’être en qui nous sommes. Aussi, le psaume que nous avons lu, ce poème du judaïsme ancien, traverse les siècles pour nous ramener à notre réalité : « Éternel! tu me sondes et tu me connais…Où irais-je loin de ton esprit, Et où fuirais-je loin de ta face? » (Ps 139, 1 et 7). Même si la relation assumée à ce qui nous dépasse ne nous empêche pas de nous sentir fuyants, déconcertés, peut-être même angoissés, devant l’idée de notre propre mort, elle allège nos émotions face à elle, voire même l’angoisse qui naît de la conscience de notre fragilité. Notre psaume parle de l’expérience consciente d’être en vie avec Dieu à notre réveil matinal : « Je me réveille, et je suis encore avec toi. » (Psaume 139, 18). L’espérance qui nous est donnée par grâce dans la foi nous fait anticiper l’exclamation qui nous viendra à notre réveil au delà de la mort : « Je me réveille et je suis encore avec toi. »
Du même souffle, la Bible nous dit que cet « Au-delà de tout », ce « Tout autre » est en même temps tout près. Tout en se dévoilant à Moïse dans son mystère, il se révèle à lui comme un Dieu qui se prête aux relations interpersonnelles par les lesquelles les humains se relient les uns aux autres. Il est « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob » (Ex 3, 15); Dieu de Sara, Dieu de Rébecca, Dieu de Léa et de Rachel. Et la Bible emploie toutes sortes d’images pour exprimer cette proximité de l’Être divin. Le prophète Ésaïe le compare à une mère qui console (Es 66, 13). C’est cette image d’un père qui est comme une mère que Jésus privilégie dans sa relation à Dieu et dans la prière qu’il enseigne à ses disciples. Dans le « Notre Père… », l’expression « qui es aux cieux » marque la transcendance de Dieu, sa distance de notre finitude. L’appellation « Notre Père », de son côté, marque la proximité qui rend possible que nous entrions en relation avec lui par la prière, comme nous entrons en relation par la conversation avec un père, une mère ou toute autre personne humaine.
Dans la parabole dite du « fils prodigue », mais qui est bien plutôt la parabole du parent qui accueille inconditionnellement, Jésus fusionne en quelque sorte l’image de la mère consolatrice d’Ésaïe et celle de l’Éternel toujours présent à la relation dans notre psaume. Il attribue, en effet, au père un amour inconditionnel, le genre d’amour qu’on s’attendrait à trouver du côté de la mère plutôt que du père, dans une société patriarcale comme celle dans laquelle vivait Jésus et comme celle qui existait dans notre Québec, il n’y a pas si longtemps. Dans la parabole, le fils rentre à la maison en étant bien conscient que sa vie n’a pas toujours été à la hauteur de l’amour que son père lui porte. Il reconnaît sa faute et s’attend à une forme de blâme : « Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi, je ne suis pas digne d’être appelé ton fils. » (Lc 15, 21). Ainsi de chacun et chacune d’entre nous devant Dieu, tel qu’il nous a été donné de le concevoir dans la sincérité de notre conscience. Comme vous le lisez devant vous sur ce mur qui cite la première épître de Jean : « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8). Et parce que « Dieu est Amour », nous pouvons espérer, tous et toutes tant que nous sommes, vivre notre retour à la maison du Père/Mère à l’image de la fête qui conclut la parabole de Jésus.
Dans le passage de l’évangile de Jean que Joël vient de nous lire, Jésus nous invite à aborder avec sérénité l’inévitabilité de la fin de la vie telle que nous la connaissons. En quittant ses disciples après avoir lui-même témoigné de la vie au-delà de la mort, il leur adresse ces paroles que nous pouvons prendre pour nous, qui comptons parmi ses disciples du temps présent : « Que votre cœur ne se trouble pas! Croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. (…) Je vais vous préparer une place. » (Jn 14,1-2). Nous sommes invités aujourd’hui à laisser Anne-Marie prendre la place que le Seigneur lui a préparée, comme ce sera le cas pour chacun et chacune de nous en son temps.
Amen.
1 François Y. Doré. Les origines du comportement humain et de la culture. Momtréal, Éditions MultiMondes, 2015 : p. 185.
2 Mircea Eliade. Mythes, rêves et mystères. Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1957 : p. 68.

Un commentaire